« Ils avaient des réponses simples à mon mal de vivre »

Le témoignage d'une ex-suprémaciste blanche qui donne maintenant des conférences sur la déradicalisation

Née en Ohio, Shannon Foley Martinez a grandi dans une famille unie de la classe moyenne, avait d’excellentes notes et remportait des trophées sportifs. Puis, à 15 ans, tout a basculé et elle a passé les cinq années suivantes à militer dans des groupes néonazis.

« On pense qu’on peut prévenir la radicalisation en détectant les activités suspectes sur les réseaux sociaux », expliquait Mme Martinez mercredi dans un webinaire organisé par l’ambassade des États-Unis à Ottawa. « Mais à ce stade-là, c’est déjà trop tard. Si on veut agir, il faut intervenir plus tôt, quand des symptômes de problèmes d’estime de soi deviennent apparents. Ce sont les mêmes symptômes, les mêmes traumatismes qui prédisposent aux dépendances, aux activités criminelles. Les psychologues et les travailleurs sociaux les connaissent bien, mais on ne fait malheureusement pas appel à eux dans la lutte contre la radicalisation. »

Derrière la façade parfaite de la vie de Mme Martinez se cachait une pression parentale énorme. « Nous devions être parfaits. Je n’avais jamais de valeur en moi-même, seulement grâce à ce que j’accomplissais à l’école et en sports. Mes parents n’avaient pas de problème de drogue et d’alcool, mais ils venaient tous deux de familles qui en avaient, et ils ont transposé le même type de relations interpersonnelles dans leur propre famille. »

Violée

À 11 ans, Mme Martinez a dû pour des raisons administratives cesser brutalement de faire du sport. « J’ai perdu les seules figures adultes valorisantes de ma vie. À 14 ans, j’ai menti à mes parents pour aller dans une fête où j’ai bu. Je me suis fait violer par deux hommes. Je ne leur ai pas dit parce que j’avais le sentiment qu’ils me reprocheraient de leur avoir menti et d’avoir bu. »

Du jour au lendemain, son comportement a changé. « J’avais été élue présidente de ma classe, mais j’ai cessé d’être agréable, je me battais souvent. »

« Puis j’ai découvert le monde des néonazis. Ils avaient des réponses simples à mon mal de vivre. Quand on peine à vivre, notre cerveau cherche à éviter la complexité, pour se défendre. Quand on ne se sent pas un être humain, il est facile de déshumaniser les autres. »

— Shannon Foley Martinez

Cinq ans plus tard, elle a emménagé avec les parents de son copain d’alors et a commencé à s’éloigner de ses amis néonazis. Depuis, elle a eu sept enfants, et quand elle ne fait pas des conférences sur la déradicalisation, elle travaille dans un bar.

« Je suis devenue skinhead et néonazie parce que c’est ce que j’avais comme influence culturelle. S’il y avait eu des djihadistes dans mon coin de l’Ohio, je serais probablement devenue comme eux. D’ailleurs, l’un des premiers livres à m’avoir fascinée est une biographie de Malcolm X. »

Dans ces groupes, raconte Mme Martinez, les femmes ont une position particulière. « Ce sont des gens qui ont peu de capacités sociales, alors ils se querellent sans cesse. Ce sont les femmes qui rétablissent la paix. C’est très valorisant. »

L'écoute avant tout

La banalité de sa dérive extrémiste trouve un écho dans la solution qu’elle propose. « Quand j’ai changé à 15 ans, mes parents m’ont envoyée en désintoxication, même si je leur disais que je ne prenais pas de drogue. Dans le centre de désintoxication, personne ne s’est intéressé à ce que je vivais. Pas de questions sur ma vie sexuelle, sur les sites internet que je fréquentais. »

« Je suis l’une des plus mauvaises aux jeux vidéo, mais j’ai toujours tenu à jouer avec mes enfants, pour discuter de manière anodine avec eux, savoir ce qu’ils écoutent sur TikTok, par exemple. Je veux qu’ils sachent qu’ils peuvent tout me dire. »

— Shannon Foley Martinez

« Les enfants d’aujourd’hui sont presque tous confrontés à l’extrémisme, un néonazi qui fait du recrutement sur un canal Fortnite, par exemple. »

Mme Martinez a érigé un système simple pour expliquer la radicalisation. « Nous avons tous trois besoins essentiels : être reconnus comme nous sommes réellement, être aimés et pouvoir aimer, et avoir une connexion valorisante avec quelque chose de plus grand que nous. Les incels, par exemple, souffrent de ne pouvoir donner tout l’amour qu’ils ont. Et la connexion avec quelque chose de plus grand que soi, pour beaucoup la religion, facilite l’adhésion aux idéologies simplistes et extrémistes. »

Selon elle, la société américaine n’est pas nécessairement plus clivée qu’avant, mais cette division s’exprime de manière exacerbée en raison des réseaux sociaux et de leur fonction de chambre d’écho.

Récemment, Mme Martinez a discuté avec ses parents du viol qu’elle avait subi à 14 ans. « Et ils ont réagi comme je le pensais, en disant que ce n’était jamais une bonne idée de se saouler dans une fête. En quelque sorte, j’avais raison à ce jeune âge, je crois que leur réaction m’aurait complètement détruite. »

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