Chronique Salon du livre de Montréal

Garder les livres

Depuis 45 ans maintenant, les gens font le plein de livres et de dédicaces au Salon du livre de Montréal. Tout ce beau monde fait partie de la ruche des lecteurs et, comme des abeilles après avoir butiné, retourne ensuite à la maison garnir ses rayons.

Chaque fois que je vois une personne qui repart avec beaucoup de bouquins, je me demande de quoi a l’air sa bibliothèque. Débordante ou modeste ? En ordre alphabétique ou en bordel ? Dans tous les cas, ce sont pour moi des gardiens, de cette étrange communauté qui aime s’encombrer.

Mon amoureux et moi faisons actuellement le ménage dans la maison de mes défunts beaux-parents. Pendant 50 ans, ils ont accumulé des livres dans une dizaine de bibliothèques. Puisqu’il faut repeindre les murs, il faut vider toutes les tablettes. Faire le tri de ce qu’on garde et de ce qu’on laisse partir.

Un travail de fou. Comme un jeu de Tetris un peu sadique. Je regarde chaque couverture avant de faire un choix, jonglant toujours avec cette idée que « oui, mais d’un coup que je veuille le lire ou le relire un jour... ». Mes beaux-parents ont aussi collectionné de magnifiques livres d’arts, un vrai « wet dream » d’amateurs de beaux livres pour les tables à café. Je veux tous les garder. Sans oublier que mon beau-père a soigneusement conservé des premières éditions dédicacées ou de vieux documents comme Histoire des Abénakis depuis 1605 jusqu’à nos jours de l’abbé Maurrault, daté de 1866, les premiers numéros de la revue littéraire québécoise La Relève fondée en 1934, ou un livre franchement douteux sur l’eugénisme du début du XXsiècle. Des livres dans lesquels on trouve parfois des lettres, comme celle de Jean Le Moyne qui demande à la grand-mère de mon chum sa correspondance avec le poète De Saint-Denys Garneau...

À ce rythme-là, on n’est pas sorti du labyrinthe.

Les gens qui ont plusieurs bibliothèques ont avantage à rester longtemps au même endroit, et ceux qui, comme mes beaux-parents, sont restés toute leur vie à la même adresse accumulent sans bon sens – en tout cas, ça paraît qu’ils n’ont jamais eu à déménager, ce qui a toujours été un cauchemar pour moi, qui accumule aussi les livres.

Pourquoi s’infliger ce fardeau ? Parce que ma bibliothèque est l’encyclopédie de mon âme, et qu’un jour, j’aimerais la revisiter comme on retourne en voyage dans un pays qu’on ne connaît pas assez.

Si je ne me tue pas à déménager des livres d’ici là.

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Est-ce que ça vient d’un manque, cette maladie de garder les livres ?

On n’a pas besoin d’avoir grandi à l’ombre de bibliothèques pour en être atteint, il suffit d’un seul pour devenir accro, et l’amour pour l’objet en est décuplé.

Voilà pourquoi, au Salon du livre, j’aime donner au projet La lecture en cadeau de la Fondation québécoise pour l’alphabétisation, qui permet d’offrir des livres neufs à des milliers d’enfants de milieux défavorisés : pour en faire basculer d’autres du côté lumineux de la Force.

Je m’en souviens comme si c’était hier. Je la vois encore parfois quand je ferme les yeux le soir avant de m’endormir. La bibliothèque de mes 15 ans. En mélamine blanche de chez IKEA. Ma chambre était tellement petite que la bibliothèque était presque collée au pied de mon lit. Une dizaine de livres occupaient la première tablette, tout le reste était vide. Il y avait pêle-mêle Stephen King, Anne Hébert, Baudelaire, V. C. Andrews, Edgar Allan Poe et des Snoopy. Je me disais en regardant les tablettes inoccupées : « un jour, chacune sera remplie de tous ces livres que j’aurai lus ».

Ce n’était pas un rêve, c’était un projet de vie. Parfaitement atteignable puisque je passais mes fins de semaine au Colisée du livre, au Marché du livre, au Chercheur de Trésor et dans toutes les librairies de revente. Je ne pouvais pas entrer dans les bars à cet âge-là, c’est dans les librairies que je faisais ma tournée, à acheter des livres d’occasion qui avaient souvent des couvertures atroces. Des dessins psychédéliques pour Nietzsche, des photos de vieux téléromans pour Dostoïevski...

Mon chum et moi, on n’arrive pas à jeter nos premiers livres super laids, pour des raisons sentimentales et parce qu’on rit chaque fois qu’on les sort de la bibliothèque.

Pendant des décennies, j’ai fait des rêves angoissants où je tombais sur des livres extraordinaires, mais je n’avais que 2 $ dans mes poches, alors que la librairie allait fermer pour toujours dans 10 minutes. Ou je trouvais dans la rue des boîtes remplies de pléiades que je n’arrive pas à ramasser avec mes deux seuls bras. C’était à ce point-là.

Maintenant que je suis comblée bien au-delà des espérances les plus folles de mon adolescence, je ne fais plus ces rêves et je m’ennuie parfois de ces tablettes dégarnies qui étaient mes plus belles promesses d’avenir. Je me consolerai au Salon du livre en donnant la lecture en cadeau et en regardant, avec le sourire, cette foule parmi laquelle beaucoup ont la même maladie que moi.

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