Laura Niquay

Vers la lumière

Il y a beaucoup de douceur dans les chansons de Laura Niquay. Et aussi de la retenue : quand son folk se rapproche d’une envie de rock, elle lève le pied. Même si la vie est dure, même si la vie est injuste, même si la vie peut être cruelle, l’artiste atikamekw cherche d’abord la lumière. Wactenamaci, titre de la chanson qui ouvre le disque, se traduit d’ailleurs par « illumine-moi ».

Sa quête n’est pas égoïste. La lumière qu’elle souhaite dans ses morceaux, qui ont parfois un aspect incantatoire, elle la veut pour la partager. Qu’on saisisse ou non les paroles – toutes en atikamekw –, on sent la générosité qui habite la voix posée et très enracinée de la chanteuse.

Ce chant, qu’elle mêle à quelques reprises à des bribes de chant traditionnel, est d’ailleurs la principale force de cet album tout en nuance et en beauté. Les guitares délicates, qui bercent ou qui pleurent, les cordes, les percussions diverses, tout est visiblement placé de manière à créer un écrin qui enveloppera la voix de la chanteuse, sans jamais lui voler la vedette.

Il suffit alors de se laisser porter par ces airs bizarrement réconfortants, même s’ils sont traversés par des mélancolies et des douleurs tamisées. Laura Niquay trouve ici un parfait point d’équilibre entre un indie folk intemporel et la mise en valeur de ses racines. « Je demande aux esprits de m’illuminer […], de me montrer toutes les portes-lumières de vie », chante-t-elle. On la suit les yeux fermés sur ce sentier lumineux.

Indie folk

Waska Matisiwin

Laura Niquay

Musique nomade

*** 1/2 (trois étoiles et demie)

Royal Blood

Stoner disco jubilatoire

Avec plus de 2 millions d’albums vendus depuis le lancement de son percutant album homonyme en 2014, Royal Blood est considéré par beaucoup comme le sauveur du rock britannique. Si How Did We Get So Dark lui a permis de continuer de surfer avec assurance sur son succès initial, Typhoons permet aujourd’hui de constater que le rock de Mike Kerr et de Ben Thatcher est une puissante lame de fond à multiples facettes.

Qu’on se rassure, la formule qui a porté Royal Blood au sommet des palmarès rock au Royaume-Uni est encore bien en place. La basse de Kerr est encore triturée à souhait, alors que son complice Thatcher est tout sauf tendre pour ses peaux. Les fans sont d’ailleurs bien servis en ouverture de jeu, les riffs lourds et accrocheurs de la basse de Kerr aiguillant à merveille Trouble’s Coming. Toutefois, l’oreille attentive constatera tout de suite que la batterie est plus contenue, plus serrée, impression confirmée aussitôt sur Oblivion, groovy à souhait et ponctuée de quelques chœurs féminins R&B qui nous donne une bonne idée de la direction où veut nous amener Royal Blood.

On arrive en gare sur la chanson suivante, la pièce-titre Typhoons. On est dans le désert, pays du stoner rock, mais une boule disco est suspendue à la pergola. L’amalgame est jouissif et dansant, presque autant que sur Boilermaker – plus lourde, cette pièce a incidemment été réalisée par Josh Homme, leader de Queens of the Stone Age et pape du desert rock.

Si Mike Kerr et Ben Thatcher ont produit les autres pièces de l’album en suivant le chemin tracé par Homme, ils se sont permis quelques détours supplémentaires en utilisant davantage de claviers sur Million and One et Limbo ; la première rappelle le rock des années 1980 à la sauce Toto, alors que la seconde ressemble à ce qui pourrait surgir d’une improbable collaboration entre AC/DC et Daft Punk.

Un effort créatif qui a aussi permis à Kerr de se confier sur les excès qui l’ont heureusement mené vers une nouvelle sobriété salutaire. « Je me suis rendu compte que j’étais dans un groupe qui s’appelle Royal Blood et que tout va pour le mieux », a-t-il avoué. En effet, l’avenir s’annonce prometteur.

Hard rock

Typhoons

Royal Blood

Warner Records

4 étoiles

Éric Goulet

Le cowboy Goulet

Éric Goulet remet son chapeau de cowboy pour ce nouvel album, et c’est franchement bienvenu. Après le beau mais dépressif Le grand nulle part, qu’il lançait en 2018 sous le nom de son alter ego Monsieur Mono, son retour à la source country, qui fait suite aux volumes 1 et 2 sortis en 2011 et 2014, est tonique et joyeux.

On sent que le vétéran auteur-compositeur-interprète (Les Chiens, Possession Simple) s’est éclaté, et il y revisite le folk Americana avec tout le naturel des vieux routiers, légèrement et sans flafla, mais avec sérieux et respect.

La pedal steel guitar de Rick Haworth berce pratiquement chacune des 12 pièces qui épousent les grands thèmes du genre, les amours perdus, mais jamais oubliés, l’appel irrésistible de la route et l’ennui, l’amour tendre et la quête du bonheur, entre soupçon de mélancolie (très jolie Six heures, écrite par Luc De Larochellière) et gros plaisir pur (J’attends l’orage).

Il y a aussi bien sûr du banjo, du violon, de l’orgue, de l’harmonica et beaucoup de guitare pour porter ces textes à la poésie simple, mais solide et droite. « La vérité est dure à boire/C’est un liquide amer et noir », chante Éric Goulet dans Ma tête est mise à prix, qui offre un album qui sent la poussière et le whisky sans avoir l’air décalé, probablement parce qu’il sait toujours avoir le mot juste, sans excès.

En adaptant brillamment un classique comme White Freighliner Blues (devenu Chauffeur de van) et en reprenant Aux accords de guitare de Willie Lamothe, puis en duo avec les deux étincelantes jeunes reines du country contemporain que sont Cindy Bédard et Sarah Dufour, Éric Goulet unit le passé et le présent avec intelligence et un amour évident du genre, et surtout une joie communicative de faire de la musique.

Et en digne héritier de Richard Desjardins et Stephen Faulkner, il nous rappelle que country peut encore et toujours rimer avec Maniwaki.

Country-folk

Goulet

Éric Goulet

L-A be

3,5 étoiles

Jean-Philippe Sylvestre

Pianiste-archéologue

La question de l’adéquation entre le répertoire et l’instrument idéal pour l’interpréter se pose pour tout musicien. La musique baroque a par exemple connu une seconde jeunesse depuis les années 1960-1970 avec un retour aux instruments des XVIIe et XVIIIe siècles. Plus récemment, des pianistes ont entrepris de jouer Mozart, Haydn et Beethoven sur des pianofortes. Ils restent toutefois très minoritaires, tant la sonorité de cet instrument demeure passablement rédhibitoire. Pourquoi se priver de tout le confort moderne offert par les Steinway et Bösendorfer actuels ?

La démarche du pianiste québécois Jean-Philippe Sylvestre s’inscrit dans ce mouvement de retour aux sources. Il a choisi de jouer Ravel sur un piano français Érard de 1854. Le facteur Érard a été un des plus déterminants pour le développement du piano, instrument qu’il a doté de nombreux perfectionnements, notamment le double échappement, qui permet de répéter plus vite les notes.

Tant Beethoven que Wagner et Verdi ont eu en leur possession des pianos Érard. Et Ravel évidemment, dont les œuvres ont été composées et créées sur ces pianos reconnus pour la légèreté de leur toucher. On peut encore voir son piano dans sa maison située près de Paris. C’est cependant sur des Steinway, instrument permettant une palette de couleur plus variée, notamment dans les aigus, que des pianistes proches de Ravel comme Yvonne Lefébure et Robert Casadesus ont choisi d’enregistrer ces œuvres.

La sonorité de l’Érard acquis récemment à Paris par le mécène québécois Jacques Marchand ne charme pas du premier coup. Le néophyte croira entendre une sorte de piano bastringue. Mais la poésie du jeu de Sylvestre, qui évite la virtuosité gratuite et sculpte patiemment et éloquemment la matière musicale, contribue à nous gagner petit à petit. Le disque, qui comprend notamment les Miroirs et le Tombeau de Couperin, reste cependant davantage un disque d’approfondissement pour ceux qui possèdent déjà dans leur discothèque une des grandes versions sur instrument moderne comme celles de Samson François, Marcelle Meyer et Alexandre Tharaud.

Classique

Ravel

Jean-Philippe Sylvestre

ATMA Classique

* * *1/2

Marianne Faithfull

So long, Marianne…

La COVID-19 n’a pas eu raison de Marianne Faithfull. Remise d’une infection au coronavirus qui l’a poussée au bord du gouffre, la chanteuse anglaise revient des ténèbres une fois de plus, avec un nouvel opus conçu avec le collaborateur de Nick Cave, Warren Ellis.

She Walks in Beauty n’est pas à proprement parler un disque de chansons. Faithfull, 74 ans, récite plutôt des textes de grands poètes anglais des XVIIIe et XIXe siècles (Shelley, Keats, Byron, Wordsworth, Tennyson, Hood) sur des musiques planantes et sensibles d’Ellis.

On ne se lassera jamais de la voix râpeuse de l’ancienne égérie des Rolling Stones, qui sonne de plus en plus comme une mamie et de moins en moins comme une fumeuse.

Selon ce qu’on sait, la dame connaît ces textes depuis l’école primaire et les a toujours portés en elle. L’expérience et les épreuves de la vie donnent de la profondeur à ses interprétations d’Ozymandias, Ode to a Nightingale ou Lady of Shalott. Il y a des « thou », des « thee », il y a de grands élans noirs et romantiques déclinés à l’ancienne, avec une certaine émotion, il faut l’admettre.

Mais sans doute faut-il être de culture anglo-saxonne pour apprécier pleinement l’expérience. L’intérêt peut autrement s’estomper et les nappes musicales d’Ellis nous emporter dans une zone plus soporifique qu’onirique. Malgré tout le bien qu’il faut en dire, She Walks in Beauty nous perd en chemin, et plutôt au début qu’à la fin…

Poésie

She Walks in Beauty

Marianne Faithull et Warren Ellis

BMG

3 étoiles

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