Faillite de Bel-Habitat 

L’occasion de tester l’assurance crédit

Quand l’entrepreneur Jean-François Santomassimo a su que le constructeur de maisons Bel-Habitat avait déclaré faillite, il s’est dit : « Fiou, j’ai une assurance. »

Son entreprise de construction de comptoirs de cuisine et de salles de bains, Nuance Design, figure sur la liste des créanciers de Bel-Habitat avec un montant de 83 000 $. Mais si tout se passe comme prévu, la perte réelle sera minime. La PME de Laval possède une assurance crédit, aussi appelée « assurance comptes recevables ». Un produit méconnu, constatent les courtiers d’assurance spécialisés dans le domaine.

Jean-François Santomassimo raconte qu’il a pris la décision de se protéger après avoir essuyé les conséquences des faillites d’un constructeur d’armoires de cuisines, du constructeur montréalais d’habitations KnightsBridge et de Sears. Tout ça en quelques années.

« Il y a six ans, j’ai été affecté par une [mauvaise créance] de 80 000 $. Ça m’a pris trois ans à m’en remettre. Ça a vraiment fait mal. Après KnightsBridge, je ne pouvais plus vivre ça. Tout peut s’éteindre, on ne peut pas se permettre de subir des faillites comme ça », relate l’homme d’affaires qui emploie une quinzaine de personnes.

Depuis deux ans, il assure donc ses comptes clients, ce qui lui coûte environ 20 000 $ annuellement.

« Pour mon comptable et moi, c’était un no-brainer. C’est la seule façon de s’en sortir, notre seule porte de sortie. »

— Jean-François Santomassimo, PDG de Nuance Design

Avec la faillite de Bel-Habitat, Nuance Design vient de faire sa toute première réclamation. Le paiement est attendu avec une certaine prudence. Son assurance est censée couvrir 90 % de sa créance. C’est la norme dans l’industrie, précise le courtier et fondateur d’Invoice Cover, David Lousky. Son entreprise se spécialise dans ce type de produit très niché. « Sur 100 entreprises que je rencontre, il y en a 2 ou 3 qui s’assurent, peut-être 10 qui en ont entendu parler un peu et 85 qui ne connaissent pas ça. »

Selon David Lousky, ce sont surtout les PME dont le chiffre d’affaires se situe entre 3 et 8 millions qui ont intérêt à faire assurer leurs comptes clients. « Parce que ce sont elles qui n’ont vraiment pas la capacité de perdre 200 000 $, 300 000 $ ou 400 000 $ à cause d’un gros client qui explose. »

Ce type d’assurance couvre aussi les paiements tardifs. Au pays, cinq acteurs se partagent le marché : Atradius, Coface, Euler Hermes, EDC et Intact.

« Ça te casse les jambes »

Bel-Habitat devait aussi 350 400 $ à l’entreprise lavalloise Conception électrique 2000, selon les documents préparés par le syndic. Son propriétaire, Michel Morin, n’avait jamais entendu parler de la possibilité d’assurer ses comptes clients. La faillite de son client l’ébranle au plus haut point.

« Après 36 ans en affaires, ça te casse les jambes. Ça t’enlève le goût de contracter », résume l’homme dont la retraite est proche. On a beaucoup parlé des 118 familles sous le choc de la faillite de Bel-Habitat, mais beaucoup d’entrepreneurs en subissent aussi les contrecoups…

Le milieu de la construction connaît peu l’assurance crédit, constate la courtière Sophie Côté, qui a fondé en 2016 un cabinet d’assurance de dommages spécialisé dans le domaine. Dans certains cas, on lui dit que c’est une dépense superflue.

Comme propriétaire d’entreprise, la question à se poser est la suivante : combien puis-je perdre par année avant de mettre la clé sous la porte ? « Beaucoup ne connaissent pas la réponse », déplore Mme Côté.

Au bout du fil, la courtière raconte l’histoire d’une entreprise familiale qui a fait une vente de 300 000 $ US en Italie. La facture n’a jamais été payée. L’assureur l’a dédommagée. « Ils auraient survécu, mais auraient fini l’année avec une perte plutôt qu’un bénéfice. »

Pour Nuance Design, les 83 000 $ qui ne seront vraisemblablement pas perdus dans la débâcle de Bel-Habitat correspondent aux profits réalisés sur des ventes de quelque 600 000 $. L’impact aurait donc été « majeur », confie son président.

Estimant être l’un des rares chanceux dans cette histoire, Jean-François Santomassimo veut faire profiter de sa bonne fortune les familles sur la liste de créanciers en leur offrant un comptoir gratuit ou au rabais dans les prochains mois. « C’est dégueulasse [cette faillite]. Je ne comprends pas. On essaie de voir comment on peut aider les gens. »

Je vous rappelle qu’une grande partie des 118 familles qui avaient versé des acomptes à Bel-Habitat ont perdu des sommes colossales, l’organisme GCR n’assurant que les premiers 50 000 $ (une information trop peu connue). La liste des créanciers affiche des montants allant jusqu’à 777 000 $. Les acomptes de ses clients totalisent 17 millions de dollars. L’entreprise de Luc Perrier était spécialisée dans la construction de maisons neuves à Laval. Elle a déposé son bilan le 28 juin. La GRC enquête en raison d’une possible fraude.

L’assemblée des créanciers doit se tenir le 28 juillet. Une histoire à suivre, donc, et dont on devra tirer de nombreuses leçons.

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