Olivier Royant

Citizen Match

Le journal fut sa passion. Il lui a tout donné. A 58 ans, il vient de nous quitter

Bienveillance et humilité, c’était sa méthode. Un moyen de laisser la parole aux autres pour être un grand témoin, celui de l’Histoire en train de s’écrire. Il avait gardé intact l’enthousiasme des débutants, cet élan qui pousse à narguer l’impossible, le goût du scoop allié à l’exigence de l’artisan. Olivier Royant n’avait pas prévu d’être un jour le héros de nos pages. La maladie en aura décidé autrement. Il l’a affrontée avec un courage peu commun jusqu’à sa mort le 30 décembre. Aujourd’hui, notre magazine rend hommage à celui qui aimait répéter : « On ne quitte jamais Match. »

Sa dernière interview, à la mi-novembre, était celle de Barack Obama. Il avait préparé cet entretien, ultime échange avec un grand de ce monde, depuis son lit d’hôpital. De longue date, Olivier avait ses entrées à la Maison-Blanche où il avait interrogé plus d’un président américain, Bill Clinton en particulier. Il avait revu Donald Trump à Paris ; celui-ci l’avait hélé, l’ayant reconnu vingt-cinq ans après leur première rencontre, quand il n’était encore qu’un homme d’affaires boutefeu. Olivier lui avait fait dire : « Mon seul regret, c’est de ne pas pouvoir acheter la tour Eiffel ! »

Alerté et bouleversé par son état de santé, Obama lui écrira ce mot après parution : « S’il est un super-héros, c’est vous, vu le combat que vous menez. Merci d’avoir pris le temps de lire mon livre “Une terre promise” et d’avoir réalisé cette interview. Je vous envoie force et prières. »

L’Amérique fut le tremplin d’Olivier Royant. Alors rédacteur en chef, je l’ai vu débarquer au journal, au cœur des années 1980, poussé par une relation du père de Roger Thérond, inimitable mentor de Paris Match toutes générations confondues ; un Sétois, comme Roger, ce qui n’était pas, alors, le moindre des sésames. Pas suffisant, bien sûr, pour y être adoubé. A Match, dure école, on peut faire ses classes, mais il faut faire et refaire ses preuves… cinquante-deux semaines par an.

Le monde entrait dans une ère néolibérale annonçant la chute du communisme et l’avènement de nombreuses innovations technologiques. On célébrait l’invention du téléphone mobile, comme un jouet pour initiés, au rythme du « moonwalk », la rétro-glissade de Michael Jackson. On se grisait à la surenchère des blockbusters planétaires, du genre « E.T. » ou « Indiana Jones ».

Olivier, bientôt affecté au bureau de New York, serait aux premières loges de cette Amérique pionnière. Elle tenait dans la poigne de Ronald Reagan, tandis que la France scellait le premier septennat de François Mitterrand.

Les années 1980, c’est aussi la première vague d’attentats terroristes. Chirac gouverne. La France est dans la mire de groupuscules liés au Hezbollah. En mars 1986, une bombe dévaste la galerie Point Show à une heure de forte affluence : deux morts, vingt blessés graves. Olivier n’a qu’un appareil photo de poche. Il bondit depuis le journal (installé au 63 des Champs-Elysées) vers l’autre côté de l’avenue, celui des galeries marchandes. Il court sous le hurlement des sirènes. Sur-le-champ, saisissant l’horreur pour mieux en témoigner, il soutient une femme qui titube, le visage en sang, criblée d’éclats, et qu’on allonge sur le capot d’une voiture en attendant les secours. De ce cauchemar, il gardera une profonde humanité à l’égard des victimes de toutes les lâchetés. Il y apprendra, le cœur serré, à guider les rescapés errant comme des fantômes à travers la fumée ; à vivre les affres de l’unité mobile de collecte de sang ; à voir surgir l’épouvante, la sidération, la douleur. Ce sera sa première signature. En haut de page et gros caractères.

C’était « l’homme stressé ». Les affres de la prochaine couverture hantaient ses nuits

Quand, en 2006, sonnera pour lui l’heure de prendre la barre du journal, nul ne contestera l’étoffe du quadra devenu patron de presse. Arnaud Lagardère, aux commandes du groupe créé par son père, gardait un souvenir précis de sa capacité à sublimer les autres : « John-John » Kennedy, par exemple.

A une année près, Olivier et Arnaud ont le même âge – 35 ans – quand ils se retrouvent à New York. Les voilà attablés chez Rao’s, dont Hachette Filipacchi a fait son QG sur Broadway. L’atmosphère napolitaine « vintage » est entretenue par la même famille depuis 1896.

En ce jour de 1997, il est question de presse. John Fitzgerald Junior a lancé « George », mensuel ainsi baptisé en clin d’œil au premier président des Etats-Unis, George Washington. Subjugué par la dimension de John-John, Olivier lui donne quelques recettes de Match, telles qu’on les lui avait confiées à ses propres débuts : « Tu as huit lignes pour accrocher le lecteur, le faire entrer dans ton histoire, et, plus loin, quelque huit autres lignes pour relancer son intérêt, aiguiser sa curiosité. Puis huit lignes, à la fin, pour l’inciter à te relire. » Ce petit jeu des « attaques » et des « chutes » qui donnent le relief aux articles restait gravé en lui.

Arnaud Lagardère, qui assistait à la scène, s’en souvient : « Olivier avait organisé le déjeuner. J’ai tout de suite été frappé par l’allure lumineuse de John-John. Tout en lui respirait l’un de ces Américains tels qu’on les aime. Il n’était pas qu’un “beau gosse”, comme on l’a trop souvent dépeint. Il avait du fond, une ambition créative, des valeurs à transmettre. Olivier et lui étaient très proches. Je les ai sentis complices dès qu’ils se sont installés à table, à la fois dans les regards, les gestes, les rires, les mots. » Le journal de John-John était bâti sur la politique et le « people », délicat mélange, d’où sa devise : « Not just politics as usual », qui lui valait d’être la cible des caciques. Le public adhérait, mais la recette est si subtile… « Entre deuxs paghettis enroulés autour de la fourchette, Olivier répondait à ses questions. Il expliquait ce qu’il devait à Match ; John-John l’écoutait, avec attention. C’était saisissant de les voir. »

Plus que la politique, le « people » (les célébrités) est l’appel aux lecteurs, une invitation à l’acte d’achat fulgurant. Pour Olivier, il représente l’atout, la vitrine du journal, à condition de justifier d’un sujet indiscutable. Peu de temps après la galerie Point Show, il avait découvert le showbiz grâce à Stéphanie de Monaco, la « princesse rock ». Olivier avait suivi sa trajectoire, d’un stage de stylisme chez Dior à sa propre agence de mannequins, dont, en jeans et baskets, elle réglait les ballets comme une chorégraphie faite pour durer. Elle imposait son style dans le prêt-à-porter « branché », pendant que sa chanson « Comme un ouragan » cartonnait à la radio. Olivier en riait avec elle. Ils devinrent copains. Pas dupe, elle le rassurait : « Je ne me laisserai pas prendre au piège. Si le showbiz est un univers de requins, je serai un petit requin blanc… » A sa façon, Stéphanie était aussi une « enfant de Match ». Ses parents – Grace Kelly et Rainier – s’étaient connus via nos aînés, lors d’un Festival de Cannes, en 1955. La romance, un « scoop » construit par les reporters, se changea en conte de fées hollywoodien. Avec les années, les relations de Match avec les Grimaldi connurent des hauts et des bas, comme dans toutes les familles. La vie d’un journal placé sous l’inimitable bannière du « poids des mots » et du « choc des photos », c’est forcément : « Je t’aime moi non plus. » Combien de bouderies, puis de retrouvailles complices avec Delon ou Belmondo, Johnny et Bardot – ne parlons pas des grands politiques – dont la gloire a grandi parallèlement aux tirages exponentiels du journal ! Elles ont jalonné plus de soixante-dix ans d’existence ; à ce jour, 3 740 numéros.

« Soixante-dix ans », chiffre magique. En 2019, Olivier tenait à faire de cet anniversaire le point d’orgue d’une promesse, celle des pères fondateurs à l’égard des lecteurs. Il lui fallait un morceau de choix. Surgit l’idée de réunir Delon et Belmondo ! Un défi, à l’automne de leur jeunesse, comme il aimait à les relever avec son petit « clan », la bande du service photo, des infos, du reportage. Ils étaient ses contemporains ; déjà de « jeunes anciens », aujourd’hui. Il les appelait ses « frères d’armes ».

Pari tenu : le 29 mai, en chemise blanche, Olivier pouvait poser, rayonnant, entre les deux monstres sacrés du cinéma français. En leur présence, devant un parterre VIP, Olivier rappela : « On ne sort jamais de Match. C’est notre vie. Cela explique la passion, la rage d’être à la hauteur de la transmission léguée par Roger [Thérond]. »

Après avoir lancé le Grand Prix du photoreportage étudiant, une plateforme pour la nouvelle génération, Olivier pilote « Ma France en photo », puis « Ma terre en photos », dont l’ouvrage – en papier recyclé – est remis à Ban Ki-moon, alors secrétaire général des Nations unies. Il lui tient ce constat : « Avec la mondialisation, nos régions sont sacrifiées. Grâce au pouvoir universel de la photo, offrons à tous le témoignage en temps réel... sur le Net. » Il entreprend alors de décliner le journal en média « global » sur les réseaux sociaux et les écrans de Smartphone. « Une marque média à 360 degrés », aimait-il à dire… Marque dont il fit déployer la bannière à 30 709 mètres d’altitude. Macron, Trump, Bono, Houellebecq, Salgado, le pape François étaient les grands témoins de ces « 70 ans », ponctués parallèlement par sept numéros hors-série, décennie par décennie (son idée). Sophie Marceau, autre « enfant de Match », illuminait la une.

Asmara, son chat abyssin, sur les genoux, Olivier travaillait chez lui jusqu’à plus d’heure, au bout d’une solide table design, le fauteuil calé contre la fenêtre. Au mur, des coiffes d’Indiens Kayapos, symbole des tribus oubliées et d’un monde en rupture.

Les affres de la couverture hantaient ses nuits. L’exercice est périlleux, subjectif, car il porte la signature visuelle du magazine dans l’émotion de l’instant. Match écrit l’histoire au présent. Exemple : le 11 septembre 2001, le journal était quasi bouclé quand la nouvelle tomba. Il fallut bouleverser l’ensemble du numéro. La boule de feu dévorant les tours du World Trade Center illustrera le basculement d’une époque. Deux mois plus tard, la direction du magazine, admirative de son expérience et de son sens inné du devoir, enverra Olivier négocier avec les talibans : un reporter de Match, Michel Peyrard, croupissait dans les geôles afghanes. Côté prise de risque et diplomatie de terrain, Olivier fera à nouveau ses preuves. Il les gardera secrètes, mission oblige.

La libération acquise, l’émotion s’imposera en couverture. La bonne une reflète la personnalité d’un magazine. Aucune formule savante n’indique à l’avance ce qui pourra convaincre le public. Il est une constante, cependant : depuis les débuts, la une de Match porte le plus souvent un visage humain. L’image d’une star iconique ne suffit pas à tenir l’affiche. Trop facile ! La couv’ est une histoire de vie. Si BB, Delon, Johnny, Diana ou Adjani y ont souvent trôné, c’est qu’ils partageaient avec les Français de vraies tranches de leur existence. Brigitte Bardot, qui aimait tendrement le journal, décrit Olivier comme « un gentleman, élégant, charmant, qui informait ses lecteurs avec classe ».

Dès la conférence de rédaction, le murmure court d’un service à l’autre : « On a quoi en couv’ ? C’est qui ? C’est pour quand ? »

Hermine, 20 ans, la fille d’Olivier, confirme : « Papa travaillait jour et nuit. Je l’appelais “l’homme stressé”. » Rare fantaisie « à l’américaine », il a poussé la note jusqu’à la conduire au Bal des débutantes pour ses 16 ans. Elle rayonnait dans sa robe Elie Saab. Il en était radieux. Il appréciait qu’elle y côtoie la fille de Warren Beatty comme Zita de Bourbon-Parme. Pour l’occasion, il avait même appris à danser la valse, lui qui excellait plutôt dans la « dañs fisel » des fest-noz du centre de la Bretagne, le pays de ses racines.

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