Glissements de terrain

200 vies à reloger

La Baie — Leurs vies normales ayant été suspendues par un glissement de terrain soudain la fin de semaine dernière, des sinistrés de La Baie se préparent à devoir vivre dans des logements temporaires pendant des mois.

La vue qu’offre l’Auberge des battures sur La Baie est difficile à égaler, mais Alex Gagnon l’échangerait demain pour retrouver la maison où il a été élevé et où il vivait encore avec ses deux sœurs, ses parents et son parrain samedi dernier.

La petit clan a dû quitter en hâte la résidence de l’avenue du Port dans la nuit de samedi à dimanche dernier, lorsque les autorités municipales ont évacué un large secteur du quartier en raison de glissements de terrain imminents.1

« Ma mère est handicapée, pour elle, c’était tout son univers. Elle a grandi là, c’est là qu’elle a élevé ses enfants. Ma grand-mère paternelle a été dans cette maison-là. Quand elle est décédée, on a installé ma grand-mère maternelle dans cette maison. »

— Alex Gagnon, sinistré de La Baie

La famille d’Alex Gagnon se divise maintenant trois chambres à l’Auberge des battures grâce au financement offert par la Croix-Rouge. Celui-ci prendra toutefois fin jeudi, et Alex Gagnon sait déjà que sa famille et lui n’auront pas les moyens de se payer une seule nuit de plus.

Comme une « perte totale »

Mardi, la Ville de Saguenay travaillait toujours à reloger les quelque 190 résidants des 90 bâtiments évacués dans le périmètre autour du glissement.

En raison de possibles mouvements de terrain, hors de question pour eux de retourner dans leur demeure pour y récupérer des effets personnels, même si celles-ci sont encore bien debout, derrière un imposant grillage.

« C’est comme une perte totale pour le moment, c’est comme s’ils étaient passés au feu », signale le directeur du Service de sécurité incendie et coordonnateur des mesures d’urgence, Carol Girard.

Des gens cherchent donc un appartement meublé pour y poser leurs valises, un défi supplémentaire pour la Ville de Saguenay qui, avec l’aide de l’Office municipal d’habitation de Saguenay, a réussi à trouver assez de logements pour tous.

« En théorie, ils veulent tous [avoir accès à un appartement], indique Carol Girard. C’est toute une logistique. » La Ville a lancé un site web mardi pour centraliser les offres de gens désireux d’offrir des logements disponibles, des meubles ou des électroménagers aux citoyens sinistrés.

Malgré tout, Alex Gagnon déplore la lenteur à laquelle arrivent les informations. « On n’a pas d’informations concrètes sur la rapidité ou le fonctionnement du processus. On nous dit : on va vous trouver des logis. OK, mais quelle sorte de logis : des appartements, des HLM, des maisons, qu’est-ce qu’on va pouvoir avoir ? », se questionne-t-il.

La vie poursuivait son cours

Marie-Josée Olsen a mis quatre heures à sortir tout ce qu’il lui fallait de sa maison de la 9e Rue. L’enseignante au cégep de Jonquière se doute aujourd’hui qu’elle n’y remettra plus jamais les pieds.

Depuis des semaines, la vie de quartier s’était poursuivie normalement malgré la présence d’un mur de blocs de béton posés au milieu de la 8e Avenue, à l’ombre de l’endroit où la butte s’est affaissée.

Se doutait-elle qu’un tel phénomène pourrait se produire à quelques pas de chez elle, sept mois à peine après qu’elle eut fait l’acquisition de sa maison, où un logement supplémentaire devait un jour accueillir sa mère ?

« Oui, je l’ai vu sur mon certificat de localisation, mais les Baieriverains vont dire : ça a toffé le déluge [de 1996], c’est bon pour la vie. Ils vont tous te répondre la même affaire. Et c’est ce que je me suis dit chez la notaire. »

— Marie-Josée Olsen, sinistrée de La Baie

Pour le moment, elle ne sait toujours pas si elle pourra réintégrer un jour sa demeure. Les autorités estiment qu’il faudra encore une dizaine de jours pour terminer la récolte de données géotechniques. Des travaux d’urgence pourraient devoir être effectués avant tout, seulement pour sécuriser le secteur.

Mais même si on lui annonçait demain qu’elle peut réintégrer sa maison, Marie-Josée Olsen n’en voudrait pas. « Pour moi, c’est la pire affaire qui pourrait m’arriver, ce serait la plus grande perte. L’achèterais-tu, toi ? », lance-t-elle à son interlocuteur.

Le premier ministre du Québec, François Legault, sera de passage à Saguenay ce mercredi matin pour y rencontrer les sinistrés de La Baie. Ceux rencontrés par La Presse s’attendent à ce qu’il annonce une bonification de l’indemnisation accordée par Québec aux sinistrés.

La mairesse de Saguenay, Julie Dufour, plaide le remboursement de la valeur marchande des maisons et le remboursement intégral des factures des sinistrés déplacés, qui doivent se contenter de 20 $ par jour. Une somme « dérisoire », selon Alex Gagnon.

« Personne ne se fera de l’argent ici. Le seul espoir, c’est de ne pas encaisser une trop grosse perte », estime pour sa part Marie-Josée Olsen, bien consciente qu’elle ne reverra pas l’argent investi dans sa maison achetée en surenchère en pleine pandémie.

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