Usine IBM de Bromont

50 ans… et de nouvelles dents

Le 21 juin 1972, IBM venait d’inventer la disquette, mettait au point un système de reconnaissance vocale de 5000 mots… et inaugurait une usine de 200 personnes à Bromont. Un demi-siècle plus tard, la plus vieille installation d’IBM au monde se maintient encore à l’avant-garde, elle qui accueillera en 2023 le premier ordinateur quantique au Canada. IBM a ouvert – un peu – ses portes aux médias pour l’occasion.

Discrétion

IBM Bromont, ce sont quelque 1000 employés fabriquant 100 000 modules microélectriques chaque semaine. Mais vous ne les trouverez pas dans vos appareils à la maison : il y a presque deux décennies que le géant et précurseur de l’informatique IBM, officiellement fondé en 1911, a abandonné le marché des consommateurs. Les pièces fabriquées à Bromont sont destinées aux serveurs de l’entreprise et de ses clients, notamment les plus importantes institutions financières.

Les installations de 850 000 pieds carrés sont à l’image de cette « nouvelle » IBM, très discrètes de l’extérieur avec des murs peints en beige à l’intérieur. « C’est pour pouvoir tout reconfigurer selon les nouvelles missions, et c’est une question d’efficacité », explique Frédéric Tracey, directeur des ressources humaines.

Pas question de laisser les visiteurs accéder aux laboratoires les plus confidentiels, qu’on ne peut qu’entrevoir à travers des vitres grillagées. D’abord pour des questions de secret commercial, ensuite pour ne pas contaminer les précieux modules. « Un postillon peut être suffisant pour endommager la pièce », précise M. Tracey.

Transformation

Tout comme IBM, l’usine a changé de vocation durant son demi-siècle et a notamment eu droit à deux agrandissements majeurs. Les premières machines à écrire IBM Selectric y furent construites à partir de 1972 et des pièces d’ordinateurs en 1981. Chaque année, plus de 10 millions sont investis dans le développement de produits, et une centaine de brevets y ont été délivrés depuis 2011. Il n’y a pas de repos dans ce domaine : entre 20 et 30 % des modules qui y sont construits sont remplacés annuellement par de nouveaux modèles. « Ce sont des produits de haute technologie qui ont une vie courte, explique Stéphane Tremblay, directeur de l’usine. Il faut créer chaque année 200 ou 300 emplois. Si on arrêtait d’innover, on ne produirait plus rien dans moins de cinq ans. »

Dans le département des tests, où les médias ont enfin pu entrer, on tombe sur une opératrice de 37 ans d’ancienneté, Manon Brodeur, de Waterloo. Elle a souvent changé d’affectation depuis son embauche, manifestement à son grand plaisir. « Le travail, ici, c’est vivant. L’avantage chez IBM, c’est qu’il y a beaucoup de secteurs, il y a toujours des opportunités, on peut apprendre. »

Virages

En 111 ans d’histoire, IBM n’a pas connu que des succès, loin de là, à commencer par son retrait du marché des ordinateurs personnels, qu’elle dominait au début des années 1980. L’usine de Bromont comptait près de trois fois plus de travailleurs, jusqu’à 2800 en 2008, avant de subir une série de compressions dans les années 2010.

Et pourtant, avec des revenus de 57,4 milliards US en 2021 et un bénéfice net en hausse de 5,7 milliards, IBM n’a clairement pas subi le sort d’entreprises dominantes comme BlackBerry et Nokia qui se sont effondrées. Pour Claude Guay, qui a été PDG d’IBM Canada de 2020 à 2022 et qui occupe aujourd’hui le poste d’associé directeur mondial, entreprises, écosystème et acquisitions, cette résilience repose sur deux socles : les investissements et la recherche fondamentale. « Il y a plusieurs Prix Nobel qui travaillent pour IBM. L’entreprise a toujours cherché ce qui avait une valeur ajoutée plus grande. On a fait de nombreux paris : au lieu de se contenter de simples modifications, on a des dirigeants qui ont tout misé. »

L’avenir

IBM est aujourd’hui engagée dans d’autres secteurs prometteurs, notamment l’infonuagique et l’intelligence artificielle. C’est surtout ce dernier domaine qui va profiter de ce qui s’annonce comme la révolution technologique des prochaines décennies : les ordinateurs quantiques des millions de fois plus rapides que les ordinateurs actuels. IBM, aux côtés de Google et Microsoft, est considérée comme un des leaders dans ce domaine. Alors que la commercialisation des ordinateurs quantiques n’est pas attendue avant plusieurs années, IBM a même poussé la prévoyance jusqu’à protéger dès maintenant ses microprocesseurs des capacités redoutables de décryptage de ces machines. « Notre nouvelle plateforme, la z16, comporte un cryptage à l’épreuve des ordinateurs quantiques », assure Claude Guay.

D’ici 2023, les installations de Bromont accueilleront le quatrième ordinateur quantique d’IBM à l’extérieur des États-Unis, le premier au Canada. Le « Quantum System One », dont la construction est estimée à 130,7 millions, dont 68 millions proviennent de Québec, sera le joyau de la zone d’innovation de Bromont annoncée en février dernier.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.