Déconfinement/Des quartiers ébranlés

La misère d’autochtones laissés pour compte dans Milton-Parc

Montréal se déconfine et, peu à peu, la vie reprend son cours aux quatre coins de la métropole. Or, la pandémie a laissé des cicatrices dans certains quartiers. C’est le cas de Milton-Parc, entre le centre-ville et le mont Royal, où la détresse d’un groupe de sans-abri autochtones sème l’émoi.

Bien que dramatique au possible, la découverte de restes d’enfants en Colombie-Britannique peut sembler lointaine aux Québécois. Mais à l’angle de la rue Milton et de l’avenue du Parc, au cœur de la métropole, l’extrême détresse sociale de la quarantaine d’autochtones qui passent leurs journées étendus sur les trottoirs depuis les premiers mois de la pandémie est très concrète. Et la Ville manque de solutions pour leur venir en aide.

Il y a déjà eu des morts, il y a eu des accidents. Il faudrait un miracle pour que d’autres drames soient évités. Les résidants ont surnommé leur quartier « Ground Zero », en référence à la désolation la plus totale à l’angle de la rue Milton et de l’avenue du Parc. La comparaison s’arrête là. À leur fenêtre, sur le pas de leurs portes, sur les trottoirs, les résidants et les commerçants, les écoliers et les universitaires se retrouvent au cœur de la misère autochtone.

En décembre 2018, l’organisme La Porte Ouverte s’installait au sous-sol de l’église Notre-Dame-de-la-Salette. Les utilisateurs de La Porte Ouverte ne sont pas tous autochtones. Mais ceux qui passent la journée étendus sur les trottoirs à l’angle de Milton et du Parc le sont.

C’est à ce carrefour qu’a été trouvé mort un autochtone au début de l’année, dans le froid mordant de janvier. Dans une toilette chimique. C’est là aussi qu’une autochtone a été fauchée par une automobiliste l’été dernier. Anne Chalifoux, propriétaire d’un commerce tout juste à côté de La Porte Ouverte, parle du crack, des mains baladeuses qu’elle a vues sous le chandail d’une femme autochtone trop intoxiquée pour pouvoir résister. « Une enfant de 11 ans a aussi reçu une proposition indécente par une personne très intoxiquée. »

Nettoyer le vomi devant sa porte fait presque partie de ses habitudes, maintenant. Mais ce à quoi Mme Chalifoux ne s’habitue pas, c’est cette misère mal prise en charge par les gouvernements provincial et fédéral et les commentaires racistes qu’elle entend, parfois.

« Ces personnes ont besoin d’être adéquatement aidées. »

— Anne Chalifoux, propriétaire d’un commerce près de La Porte Ouverte

Martine Michaud, qui habite dans le quartier, croit que « survivre grâce à la charité et à la pitié n’est pas une solution. Les personnes itinérantes doivent pouvoir vivre dignement ».

Ce n’est certes pas le cas actuellement, dit-elle. Elle relève que les sans-abri défèquent dans les ruelles, laissent partout leurs emballages de nourriture ou leurs seringues. Les proxénètes et les vendeurs de drogue ont flairé la bonne affaire et ont suivi. Des gens ont des relations sexuelles dans les ruelles. Et, sans cesse, ce bruit de bouteilles cassées.

Derrière le comptoir de l’accueil, à La Porte Ouverte, des boîtes de condoms et de naloxone (un médicament d’urgence administré pour neutraliser la surdose en attendant les ambulanciers) sont bien en vue.

Le maire à court de solutions

Luc Rabouin, maire du Plateau-Mont-Royal, le dit franchement : « Il n’y a pas de solutions évidentes. On les cherche. »

L’arrondissement a même envisagé d’élargir les trottoirs « parce que les passants, qui ont peur de passer près des itinérants, se sont mis à marcher carrément dans la rue ».

L’ampleur de la situation saute aux yeux. Le temps du reportage sur le terrain, un sans-abri (non autochtone dans ce cas-ci) s’est mis à hurler en pleine rue. On a entendu des bouteilles de verre se fracasser. Sitôt l’entrevue terminée*, l’aînée à qui on nous avait recommandés pour représenter le point de vue des sans-abri sur place s’est élancée en titubant au feu rouge pour quêter. Des automobilistes ont dû freiner brusquement, la contourner. La photographe de La Presse, elle, a vu traîner sur la chaussée une pipe à crack.

Beaucoup de résidants et de commerçants interviewés ont refusé de donner leur nom. « Je n’ai pas peur d’eux, mais des bien-pensants qui nous traitent de sans-cœur sur les réseaux sociaux et appellent au boycottage de notre commerce [quand les commerçants se plaignent de ceux qui bloquent leur entrée] », dit l’un d’eux.

Une fois l’éclosion de COVID-19 qui a forcé la fermeture temporaire de La Porte Ouverte maîtrisée, la Ville a autorisé une ouverture de l’endroit 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, jusqu’au 30 juin. « Là, on envisage de prolonger cela jusqu’au 31 mars », annonce Luc Rabouin.

La Porte Ouverte a un bail avec l’église (jusqu’au 31 décembre 2023, nous a précisé l’Archevêché de Montréal). Et pour ce qui est du terrain vacant clôturé à l’angle de Milton et du Parc, la Ville a du mal à l’acheter pour y diriger les sans-abri qui bloquent les trottoirs et les entrées de commerce. Le propriétaire est à l’extérieur du pays, relève M. Rabouin. L’arrondissement a par ailleurs ajouté des brigades de propreté et des toilettes.

« Je suis aussi bien sensible à la situation de très, très, très grande misère dans laquelle les autochtones se trouvent qu’à la réalité des résidants et des commerçants, qui ont peur. »

— Luc Rabouin, maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal

Marc Lauzon, inspecteur au poste 38 au Service de police de la Ville de Montréal, note que des effectifs policiers sont spécialement déployés dans le secteur tous les jours. Deux policières y sont quotidiennement.

M. Lauzon confirme qu’il y a un problème de drogues dures, de violence et un danger réel, notamment en raison des personnes qui se hasardent sur la voie publique pour quêter. Et le fait que beaucoup d’enfants marchent dans ce secteur est une préoccupation, dit-il.

Y a-t-il une solution ? « Je mise sur le travail communautaire », répond M. Lauzon. Selon lui, beaucoup d’Inuits se retrouvent dans le quartier de passage à Montréal pour y recevoir des soins médicaux. Un centre d’hébergement les accueille à leur arrivée à Dorval, mais certains sont attirés par la métropole.

La directrice de La Porte Ouverte a quitté son poste il y a quelques mois et elle n’a pas été remplacée. Sur place, le coordonnateur, John Tessier, a refusé de nous accorder une entrevue autrement que pour dire qu’il « essaie juste d’aider ».

Même refus du côté de la directrice générale de Projets Autochtones du Québec, avec lequel collabore La Porte Ouverte. Le Centre d’amitié autochtone, qui œuvre auprès des démunis, ne nous a pas rappelée. Le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal n’a pas consenti à une entrevue, nous faisant savoir par un court courriel que son équipe « Connexion Mobile (six membres) offre un soutien clinique ».

Logement supervisé et travailleurs sociaux

Étudiant à l’Université McGill et intervenant social dans le quartier, Adam Ansel juge quant à lui que la Ville fournit « sa part » et même plus, entre autres en augmentant les brigades de propreté et en finançant des organismes communautaires.

Il n’y a pas de recette magique, à son avis. « Ce qu’il faut, ce sont de plus grandes subventions en santé et en services sociaux des gouvernements pour du logement supervisé et des travailleurs sociaux. »

« Je suis très préoccupé par la détresse des autochtones, de même que par celle des commerçants qui risquent la faillite. »

* ll n’a pas été possible de citer l’un des autochtones. Aucun ne semblait être en état de donner un consentement éclairé à une entrevue.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.