Jodie Foster et Tahar Rahim 

Dans la prison de Guantánamo

En incarnant des personnages existants, pris l’un comme l’autre dans les tourments de l’histoire post-11 septembre 2001, Tahar Rahim et Jodie Foster ont dû emprunter une démarche les rapprochant d’une réalité à peine imaginable. Tous deux en lice pour un Golden Globe, les acteurs ont accordé un entretien à La Presse.

Mohamedou Ould Slahi a vécu à Montréal pendant un moment en 1999. Parce qu’il a été soupçonné de terrorisme, les autorités américaines l’ont envoyé à la prison de Guantánamo, où il a été torturé sans qu’aucune accusation ne soit portée contre lui. Ce ressortissant mauritanien a été détenu là-bas pendant 14 ans, avant d’être finalement relâché en 2016.

The Mauritanian (Le Mauritanien en version française), réalisé par Kevin Macdonald (The Last King of Scotland), est inspiré de Guantánamo Diary (Les carnets de Guantánamo), un bouquin dans lequel l’ancien détenu décrit son long cauchemar, tout autant que sa lutte pour retrouver la liberté et entretenir sa propre humanité.

Une histoire de survie, en somme. Tahar Rahim (Un prophète, Le passé) prête ses traits à Mohamedou Ould Slahi à l’écran, et Jodie Foster incarne Nancy Hollander, l’avocate américaine qui a défendu la cause du jeune homme face à un système mû par un désir de vengeance.

« Quand j’ai entendu parler de ce projet la première fois, j’ai été trompé par le titre – Guantánamo Diary ! confie Tahar Rahim. Je croyais qu’il s’agissait encore d’un genre de personnage que je n’ai pas envie de défendre, dans un genre de film que je ne veux pas particulièrement voir. Je me suis cependant rapidement remis de mes émotions. À la lecture, j’ai été bouleversé, ravi, mais en même temps, mes sentiments se sont entrechoqués. J’étais très heureux d’avoir un tel personnage à défendre, mais j’étais aussi en colère et triste d’apprendre que cette histoire était vraie. Il est également très rare de voir un film américain construit autour d’un personnage musulman qui attire la sympathie ! »

Une pertinence particulière

Jodie Foster, qui se fait un peu plus rare sur les écrans à titre d’actrice depuis quelques années, estime que l’histoire de Mohamedou Ould Slahi revêt aujourd’hui une pertinence particulière.

« Nous vivons une époque très étrange, explique-t-elle, où nous devons débattre d’enjeux fondamentaux comme l’État de droit, la démocratie et la Constitution. On comprend d’ailleurs la très grande importance de ce texte fondateur et on constate à quel point tout cela est fragile. Ce film illustre comment, après les attentats du 11 septembre, la peur et la terreur se sont installées dans nos esprits. »

« Même si nous en sommes devenus plus humains à certains égards, le gouvernement américain a utilisé ces émotions pour chercher vengeance et jeter toutes les règles de droit par la fenêtre. Vingt ans plus tard, je crois que nous pouvons mesurer à quel point ce chapitre de notre histoire a été sombre. »

— Jodie Foster

L’assaut sur le Capitole à Washington, survenu le 6 janvier dernier, constitue un moment charnière de l’Histoire, aussi grave, selon l’actrice. Elle estime que les mêmes questions en découlent.

« Nancy Hollander en a long à dire là-dessus ! ajoute-t-elle. Elle croit en la Constitution et estime que chaque individu a droit à une défense pleine et entière. Les insurgés qui ont tenté de renverser l’élection et de neutraliser le processus démocratique devraient avoir droit à cette défense. S’ils sont déclarés coupables, la loi doit s’appliquer. »

D’utiles rencontres

Les deux acteurs ont ainsi eu la tâche d’incarner des personnages existants, qui ont eux-mêmes participé au processus créatif du film. Tahar Rahim et Jodie Foster ont en outre eu l’occasion de rencontrer Mohamedou Ould Slahi et Nancy Hollander. Dans la carrière de l’actrice, lauréate de deux Oscars (The Accused en 1989 et The Silence of the Lambs en 1992), l’occasion de se glisser dans la peau d’un personnage réel encore vivant se présentait pour la première fois.

« Il était à mes yeux très utile que les personnages soient impliqués dans le processus, d’autant que le récit est tiré du livre de Mohamedou Ould Slahi et qu’il est raconté de son point de vue. Cela dit, je ne crois pas qu’il soit absolument nécessaire d’impliquer les vraies personnes dans l’absolu. Mohamedou et Nancy ont d’ailleurs été très clairs là-dessus : The Mauritanian est l’œuvre de Kevin [Macdonald]. Il a fait beaucoup de recherches de son côté, de façon indépendante, et il a pu faire le film qu’il voulait. »

Tahar Rahim évoque de son côté une rencontre « mémorable » avec l’ancien détenu de Guantánamo.

« Sachant ce qu’a traversé Mohamedou, c’est presque incroyable de constater en le rencontrant qu’on puisse être toujours aussi connecté et raccroché à la vie. Plus je lui parlais, plus j’en tirais une leçon de vie. J’ai tiré avantage de la situation pour me nourrir en tant qu’être humain également. Après, je devais faire mon métier d’acteur. Je lui ai posé quelques questions, mais quand est venu le moment de parler de la torture, je l’ai senti très mal. Et moi, je me suis senti con. Qui suis-je pour lui faire revivre ces douleurs-là ? J’ai alors compris que le meilleur moyen était de l’observer, de passer du temps avec lui pour comprendre comment il fonctionnait, quel était son cheminement de pensée et comment tout ça se traduisait sur son visage. »

Toucher le réel

Au moment du tournage, l’acteur français est allé jusqu’à exiger d’être plongé dans la situation de la façon la plus réaliste possible. Avec de vraies chaînes, des séances de torture par l’eau, bref, tout pour lui faire ressentir – même dans le contexte du cinéma – une partie de l’horreur qu’a vécue Mohamedou Ould Slahi pendant sa détention.

« Il était inévitable de passer par là, indique l’acteur. Je ne sais pas ce que c’est que d’être torturé – merci, mon Dieu ! – mais du coup, pour rendre la situation de façon authentique, je n’ai pas trouvé d’autre moyen. Je n’ai pas cette capacité qu’ont certains acteurs de pouvoir tout inventer dans ma tête et de le rendre ensuite. J’ai besoin de toucher un peu le réel. Dans ce cas-là, il me fallait aller au plus proche de ce qui est arrivé à Mohamedou, sans me mettre totalement en danger non plus. Mais je suis allé assez loin. Et le plus loin j’allais, bizarrement… [Il s’arrête]. « C’est très bizarre, explique-t-il. C’est comme si on pouvait devenir accro à une forme de souffrance quand on joue. On a toujours envie d’aller plus loin, encore plus loin, car on a l’impression de toucher enfin une forme de vérité. »

« Ce sentiment est vraiment étrange. Kevin [Macdonald] a senti le besoin de me dire de faire attention à un moment donné. Mais je savais ce que je faisais, quand même. »

— Tahar Rahim

Jodie Foster comprend bien cette démarche à titre d’actrice, mais également à titre de réalisatrice.

« On vise tous la même chose, qui est de démêler le vrai du faux et de chercher la vérité. Chacun a sa façon d’y parvenir et chaque film appelle sa propre démarche. On se réinvente à chaque rôle qu’on joue. Quand je réalise, je dois travailler avec des comédiens qui ont chacun leur propre processus et faire en sorte qu’ils tirent le meilleur d’eux-mêmes, peu importe ce dont ils ont besoin pour atteindre la vérité de leur personnage. »

Quand il a vu The Mauritanian une deuxième fois, une fois le choc du premier visionnement passé, Tahar Rahim a eu une réaction qu’il n’attendait pas. « J’en ai eu les larmes aux yeux. Cela ne m’arrive jamais quand je regarde un film dans lequel je joue ! »

The Mauritanian (Le Mauritanien en version française) sera offert en vidéo sur demande le 2 mars. Il est à noter que Tahar Rahim se double lui-même dans la version française réalisée au Québec.

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