Mariage impérial à Saint-Pétersbourg

Les Romanov sont de retour dans l’histoire de la Russie moderne. Pour la première fois depuis l’arrivée au pouvoir des bolcheviques, un « héritier » de Nicolas II a pu convoler dans son pays. Mille cinq cents invités, dont de nombreuses familles royales et princières d’Europe, ont assisté à l’union du tsarévitch Georges Mikhaïlovitch, 40 ans, et de Rebecca Bettarini, 39 ans. Avec la bénédiction officieuse du régime : le prétendant au trône impérial n’a pas d’autre ambition que de régner dans le cœur de sa belle Italienne.

Saint-Pétersbourg — « Je suis le premier Romanov à me marier en Russie depuis la révolution, note le grand-duc Georges Mikhaïlovitch, 40 ans, à la veille de ses noces. C’est un privilège que je mesure de pouvoir vivre dans mon pays et de me marier à Saint-Pétersbourg, si associée à l’histoire de la Russie et de ma famille. » L’Histoire offre parfois de curieux et ironiques retournements. En 1905, quelques années avant que les bolcheviques ne renversent l’empire, le mariage de ses arrière-grands-parents, le grand-duc Cyrille Vladimirovitch, cousin germain de Nicolas II, et la princesse Victoria-Melita de Grande-Bretagne, est le dernier grand événement heureux de la dynastie dont il est l’héritier.

Si d’autres gestes de réconciliation se sont produits sur les bords de la Neva pour réhabiliter la famille du dernier tsar, assassinée en 1918, aucun mariage princier n’y avait encore été organisé. En ce matin du vendredi 1er octobre, sous les voûtes, la pompe et l’encens de la cathédrale Saint-Isaac, seule à pouvoir rivaliser avec Saint-Paul de Londres ou Saint-Pierre de Rome au Vatican, le métropolite orthodoxe Varsonofi, entouré de tout le clergé habillé et couronné d’or, s’apprête à célébrer une union religieuse historique.

Sous la coupole qui culmine à plus de 100 mètres de hauteur, les chants sacrés s’élèvent. Depuis Pierre le Grand et Marthe Hélène Skavronskaïa, la future Catherine Ire, en 1707, cette nef n’avait plus connu de mariage Romanov. Devant 1500 invités – messieurs en jaquette, dames dûment chapeautées ou la tête recouverte d’un châle blanc –, les lourdes portes de l’édifice s’ouvrent devant la grande-duchesse Maria Vladimirovna, mère du marié et prétendante au trône impérial. Puis c’est au tour du grand-duc Georges de parcourir l’épais tapis rouge avant d’attendre, ému, celle qui va devenir son épouse. Rebecca Bettarini, rebaptisée Victoria Romanovna après sa conversion à l’orthodoxie, titrée princesse Romanov avec le prédicat d’Altesse Sérénissime, fait son entrée au bras de son père, ambassadeur d’Italie. La cape de la robe, en soie mikado, inspirée de la cour des tsars, fait 6 mètres de long. Brodé au fil d’or, selon le style Torzhok, l’aigle bicéphale, symbole des Romanov, orne son voile de tulle…

En soulevant celui-ci, le grand-duc Georges laisse paraître le diadème majestueux de la mariée, interprétation moderne de la traditionnelle coiffe kokochnik réalisée par la maison Chaumet. Un siècle auparavant, Maria Pavlovna, belle-sœur d’Alexandre III, arrière-arrière-grand-mère du marié, était déjà cliente du joaillier français. Et c’est à l’orfèvre russe Fabergé, joaillier de la cour impériale de Russie, réputé pour ses œufs de Pâques sertis de pierres précieuses, qu’ont été commandées les alliances.

Toute la magnificence de l’Église russe orthodoxe et la beauté des chants liturgiques accompagnent la cérémonie. Lors de la procession autour de l’icône de saint Isaac de Dalmatie, tandis que les témoins tiennent au-dessus des têtes des mariés leurs couronnes, Georges et Victoria avancent un cierge à la main. Ensuite seulement, le patriarche les invite à le suivre vers le chœur pour bénir leur union devant un parterre de cousins et d’amis, dont nombre de membres des familles royales de la vieille Europe.

Au premier rang : Siméon II et la reine Margarita de Bulgarie, le roi Fouad II d’Égypte, le prince Louis et la princesse Marie-Marguerite de Bourbon, sous une large capeline. Et puis encore la princesse Léa de Belgique, le prince Leka II, les princes de Liechtenstein, les chefs de la maison royale du Portugal. Le prince Charles-Philippe d’Orléans, représentant la maison de France, se tient non loin de son cousin, le comte de Paris. Aymon, duc d’Aoste, et son épouse, la princesse Olga de Grèce, sont à deux pas de l’autre prétendant hypothétique au trône d’Italie : Emmanuel-Philibert de Savoie, prince de Venise. Ami proche de Georges de Russie, le prince Joachim Murat croise là Joëlle Garriaud-Maylam, sénatrice des Français de l’étranger, avec laquelle il a œuvré au retour des restes du général Gudin retrouvés en Russie.

Beaucoup de convives s’interrogent sur l’absence du père du marié, le prince Franz Wilhelm, de la maison impériale des Hohenzollern. Divorcé depuis 1985 de la grande-duchesse Maria Vladimirovna et de santé fragile, il a renoncé au voyage, se faisant représenter par ses sœurs, Alexandra et Désirée de Prusse, arrière-petites-filles du Kaiser Guillaume II.

À l’issue de la messe, l’aréopage de têtes couronnées rejoint les mariés pour une exceptionnelle photo de famille. Avant de s’autoriser à embrasser affectueusement sa belle-mère, Victoria Romanovna s’incline devant elle en une profonde révérence. Avec ou sans trône, l’étiquette impériale demeure, immuable. À la sortie, sous les vivats de la foule, les cadets de l’armée russe forment autour du couple, sabres au clair, une garde d’honneur. Les flashs de la centaine de photographes accrédités crépitent encore quand les mariés s’engouffrent dans une Bentley. Ils filent se recueillir, dans la plus stricte intimité, sur les sépultures de leurs ancêtres qu’abrite la forteresse Pierre-et-Paul. En la seule présence de la grande-duchesse Maria Vladimirovna et de sa sœur Hélène Kirby, comtesse Dvinskaya, le jeune couple s’arrête d’abord, symboliquement, sur les stèles du tsar réformateur Alexandre II et de Pierre le Grand. Instant de grande émotion dans le souvenir prégnant d’une histoire récente encore douloureuse, mais à cet instant réconciliée avec la Russie moderne. « Je ne pensais pas vivre un jour un tel événement et suis heureuse d’avoir vécu assez longtemps pour y assister », commente la tante du grand-duc Georges.

Le soir, au musée d’Ethnographie, 500 invités – hommes en frac, bardés de leurs décorations, et dames en robes longues et tiares – assistent au dîner de gala. Au menu : birch log (“bûche de bouleau”) au poisson, blinis à la pétersbourgeoise, bœuf Stroganoff à l’impériale et, en dessert, une spectaculaire pièce montée toute blanche du pâtissier britannique Michael Lewis-Anderson. « La mariée voulait, avec la fleur d’oranger, retrouver un doux parfum d’Italie, explique le chef. Là-bas, elle est réputée de bon présage pour les couples. » Non sans mal, en pleine guerre commerciale et politique, Stéphane Sésé est parvenu à faire entrer en Russie ses magnums de Boërl & Kroff, que l’on n’a plus le droit d’appeler champagne en Russie depuis juillet dernier.

Coupe à la main, la poitrine barrée du grand cordon bleu pâle de l’ordre de Saint-André, la grande-duchesse Maria Vladimirovna se lance dans le premier discours : « Nous avons traversé des temps difficiles. Une révolution, une guerre civile et la période qui suivit, qui fut douloureuse… Mais, à présent, nous sommes entrés dans une ère différente et je crois que nos chers ancêtres doivent être heureux de nous voir réunis aujourd’hui pour célébrer ce couple merveilleux. Je vous demande donc de lever votre verre à Georges et Victoria. »

Puis c’est au tour d’un des témoins du marié, Konstantin Malofeev, oligarque russe nationaliste à la tête du groupe monarchiste l’Aigle bicéphale, de porter un toast aux héritiers de « la famille russe la plus importante de l’Histoire », avant d’entonner l’hymne impérial longtemps interdit, « Boje tsaria krani » (« Que Dieu sauve le tsar »), repris en chœur par les invités russes.

La nostalgie tsariste n’est pas pour déplaire aux Pétersbourgeois qui, peu à peu, renouent avec leur histoire longtemps occultée. Réintroduit par Boris Eltsine, l’aigle bicéphale figure d’ailleurs depuis 1993 sur le blason de la Fédération de Russie. Nul ne peut croire que ce mariage impérial aurait eu lieu sans la bénédiction de Vladimir Poutine. Impossible de se voir ouvrir la cathédrale Saint-Isaac, le palais Vladimir, où se déroula le cocktail de bienvenue, et encore moins le palais Constantin, qui lui tient lieu de résidence officielle lorsqu’il séjourne à Saint-Pétersbourg, sans l’aval du président de la Fédération de Russie. Poutine joue sur du velours : ce mariage est une occasion rêvée de donner l’image d’une grande Russie, tout en rappelant aux touristes la splendeur de cette ville impériale dont il fut autrefois adjoint au maire. Rien d’officiel n’a pour autant été acté. À la veille des noces princières, dans une déclaration au quotidien Gazetta, Dmitri Peskov, son porte-parole, a d’ailleurs tenu à préciser que le président russe « ne prévoit pas de féliciter les jeunes mariés »… « Cet événement, qui n’a rien à voir avec le Kremlin, ne nous regarde pas, précisait-il. En Russie, des centaines de mariages se déroulent chaque jour. Nous leur souhaitons, comme aux autres, beaucoup de bonheur. »

L’ex-femme et la fille du conseiller russe assistaient pourtant à l’événement. Si les autorités ne s’en sont pas mêlées, il se murmure qu’un visa d’entrée aurait été refusé à Farah Pahlavi, ancienne impératrice d’Iran, pour ne pas heurter le régime allié des ayatollahs. D’autres chancelleries auraient subi des pressions afin qu’aucun souverain régnant ne vienne ouvrir une brèche dans le rempart diplomatique des sanctions contre la Russie. Est-ce ce qui explique l’absence de la reine émérite Sofia d’Espagne, pourtant annoncée ? Seul membre d’un gouvernement occidental à s’être déplacé, le premier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel, expliquait avoir obéi à la seule règle de l’amitié.

Lié de longue date à la mariée, dont le père fut longtemps ambassadeur dans son pays, il était fier de poser aux côtés de son mari, Gauthier Destenay, dans une Russie où, selon la loi, l’homosexualité n’est pas censée s’afficher. La présence remarquable – et remarquée – de quelques oligarques russes, connus comme proches du président, sonnait elle aussi comme un blanc-seing au retour triomphal des Romanov. Aucune crainte, pour autant, de voir se réveiller les démons du passé : les mariés n’affichent pas la moindre velléité de restauration monarchique. Installés à Moscou, le grand-duc Georges et Victoria Romanovna se voient comme de formidables ambassadeurs itinérants, utiles à la patrie au travers de la Russian Imperial Foundation, créée en 2013. Et si c’était cela, au fond, la magie de ce mariage à Saint-Pétersbourg ? Une histoire d’amour moderne, couronnée par la réconciliation des mémoires…

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