Ça prend un village

Une plateforme pour dire adieu au crystal meth

Jean-Sébastien Rousseau et Alexandre Fafard ont fait de leur pire cauchemar un outil pour venir en aide à leurs pairs. Ils lancent une plateforme consacrée au rétablissement de la dépendance au crystal meth dans la communauté GBTQ+. La vague d’amour qu’ils reçoivent confirme qu’en se montrant honnête et vulnérable, on prend des forces.

En se révélant au grand jour comme dépendants des méthamphétamines, maintenant abstinents, Jean-Sébastien Rousseau et Alexandre Fafard souhaitent mettre fin à la honte et au désespoir que ressentent les hommes gais, bisexuels ou trans aux prises avec cette drogue qui fait de plus en plus de ravages.

Grand allié du chemsex et autres « performances », le crystal meth entraîne ses usagers dans une spirale infernale dont il est difficile de s’extirper. La plateforme Ça prend un village tend la main à ceux qui sont pris dans le tordeur.

Faute de ressources et d’exemples d’anciens usagers rétablis, Jean-Sébastien Rousseau était convaincu de ne jamais pouvoir s’en sortir. De surcroît, ses proches ne se gênaient pas pour lui dire qu’il était dépendant d’une des pires drogues qui soient, qu’il n’arriverait probablement jamais à arrêter. Aujourd’hui, il veut renverser ces préjugés.

Le projet prend entre autres la forme de témoignages vidéo que l’on peut visionner sur le site caprendunvillage.com. Des hommes y racontent leur victoire contre le puissant psychostimulant.

Une section de ressources est en construction. Le rêve ultime du tandem qui s’est formé dans les salles de réunion de fraternités anonymes, il y a trois ans : une maison de rétablissement spécifique à la dépendance au crystal meth dans la communauté GBTQ+.

« Pour moi, ç’a justement pris un village afin de m’aider dans mon rétablissement. Une psy, un thérapeute, une médecin de famille, un infirmier, un entraîneur, une nutritionniste, une famille, un chum…  »

— Jean-Sébastien Rousseau

Avec le recul, trois ans après sa dernière consommation, Jean-Sébastien comprend mieux ce qui a pu l’entraîner dans les abîmes. « J’ai toujours ressenti une énorme pression pour être parfait dans la vie. Je devais être beau, en forme, super performant. J’étais à 100 % dans le faire et pas du tout dans l’être. C’était impossible pour moi de m’accueillir dans l’imperfection. À mon avis, le crystal meth chez les hommes gais, c’est l’arrimage parfait entre une substance et une communauté. »

Alexandre confirme. « Les inhibitions, le manque d’estime de soi, le trop-plein d’émotions… Il y a plein de choses que le crystal meth amoindrit et rend plus vivables. » C’est un diagnostic positif au VIH qui a mené Alexandre vers une première consommation. « J’étais dans le déni total de ma maladie. »

De trip social occasionnel, le crystal finit souvent par s’insinuer dans toutes les sphères de la vie d’une personne dépendante, jusqu’à ce que cette dernière perde ses amis, sa famille, son emploi et même parfois la vie.

Agrandir la communauté

Jean-Sébastien et Alexandre croient que ce besoin si humain de connexion et de communauté serait un autre facteur majeur dans l’attrait que peuvent avoir leurs semblables pour cette drogue. « On est très maladroits dans la communauté pour ce qui est de créer des liens. Ce qu’on a, surtout, ce sont des applications de rencontre », fait remarquer Alexandre. À Montréal comme ailleurs, les adeptes de crystal vont souvent se retrouver dans les mêmes soirées, tisser des liens dans cette détresse déguisée en fête perpétuelle.

C’est justement ce sentiment de communauté que Ça prend un village tente de transférer vers l’abstinence. « Ce sont les mêmes gens ! Ce sont ces hommes que tu as croisés pendant que tu consommais qui finissent par se pointer un jour dans les salles de réunions », explique Jean-Sébastien.

Pour que cette communauté de rétablis s’agrandisse, il faut absolument promouvoir un discours d’inclusion, mettre fin à la honte et à la stigmatisation. « Je pense que la communauté gaie est prête à avoir cette discussion-là. La honte, c’est une drôle d’affaire. Elle se déguise souvent en autre chose. Mais quand tu l’identifies et que tu la désamorces, tu es prêt à recevoir de l’aide », assure Alexandre.

Jean-Sébastien parle des vertiges du début de rétablissement. « Ça fait peur. Tu sais que tu vas devoir faire de gros changements dans ta vie, laisser beaucoup de choses et de gens derrière toi. » Et c’est sans compter les effets du sevrage à court et à moyen terme.

« Dans la première année de sobriété, c’est exigeant : sautes d’humeur, dépression, troubles de l’attention, rêves étranges et terreurs nocturnes, prise de poids, fatigue léthargique, détresse. La dopamine en prend pour son rhume et c’est long, parfois, avant que ça revienne. C’est dur de croire que ça va finir par revenir complètement. »

— Jean-Sébastien Rousseau

Au bout du tunnel, c’est une vie plus alignée avec leurs valeurs profondes qui attendait Alexandre et Jean-Sébastien. Ni l’un ni l’autre n’est retourné travailler dans son domaine respectif. Alexandre est de plus en plus engagé dans RÉZO, un organisme qui s’occupe de la santé et du mieux-être des hommes gais et bisexuels, cis et trans. « Moi, je fais du “Je contribue’’! », déclare Jean-Sébastien, qui a décidé de monter au front pour combattre la pandémie de COVID-19 comme agent administratif en milieu de dépistage.

À terme, les deux hommes aimeraient se consacrer à temps plein à un lieu consacré au rétablissement de leurs pairs, comme il en existe à Vancouver et en Grande-Bretagne. Pour l’instant, ils en sont à répertorier les chercheurs, médecins et autres intervenants qui s’intéressent au sujet.

« On veut travailler avec les ressources qui existent déjà », déclare Alexandre. Et ils ne s’arrêteront pas tant que des thérapies adaptées, accessibles et sécuritaires ne seront pas offertes à cette communauté dont le nombre de personnes dépendantes du crystal meth est malheureusement grandissant.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.