Guerre en Ukraine

Kherson martyrisé et libéré !

Kherson, Ukraine — Désormais, ils auront aussi leur 11 novembre : la date à laquelle les premières forces spéciales ukrainiennes sont entrées dans Kherson. En obligeant les Russes, privés de leurs lignes d’approvisionnement, à se replier de l’autre côté du Dniepr, les Ukrainiens s’offrent la plus belle des victoires. Ils libèrent la rive occidentale du fleuve tout en se rapprochant de la Crimée et de la mer Noire, sur laquelle est déjà envisagée la réouverture de certains ports. Il y a des minutes qui font oublier des mois de terreurs.

En ce 11 novembre 2022, un seul slogan, une seule clameur, d’abord timide, puis plus affirmée, a envahi Kherson : « Slava Ukraini ! » « Gloire à l’Ukraine ! » Meurtrie, martyrisée mais libérée, la ville porte, vivaces, les stigmates de l’intensité des combats et de la dureté de l’occupation par l’armée de Poutine. La peur reste palpable, laissant beaucoup de gens terrés chez eux. Mais pour les plus braves et les plus téméraires, le temps est aux cris de joie. Ils sont venus accueillir en héros leurs libérateurs, les forces spéciales ukrainiennes.

« Enfin vous êtes là, s’écrie Natalya, 53 ans, pleurant, étreignant ses sauveurs comme du bon pain. On n’y croyait plus. Je vous remercie du fond du cœur ! Gloire à l’armée ukrainienne ! » Elle a rejoint la place centrale en compagnie de son amie Iryna. « Après avoir appris la nouvelle, nous nous sommes organisés pour faire des drapeaux ukrainiens et des repas pour les militaires. Au début, on faisait attention. On connaît les Russes, on pensait que leur retrait était une provocation, une diversion. Mais on n’a jamais perdu espoir. »

Le centre est désormais bondé. Des gamins ont investi les terrains de jeux, des habitants se promènent, des voitures passent en klaxonnant. « Sous l’occupation, je n’ai jamais vu autant de gens dehors, s’écrie Valeriy, un mastard de 19 ans qui a déjà bu plus que de raison à la libération. On avait tendance à rester chez soi, parce qu’on ne savait pas ce qui pouvait nous arriver si on rencontrait des soldats russes. On avait peur. » Avec ses copains, il a planté un peu plus tôt le drapeau ukrainien au faîte du bâtiment de l’administration régionale. « On ne pouvait pas ne pas le faire », ajoute-t-il, rayonnant.

Pour beaucoup, c’est la fin de neuf mois d’horreur. Flash-back : le 2 mars 2022, l’armée russe s’empare de la ville de Kherson, seule capitale d’oblast à tomber entre ses mains. Selon le ministère de la Défense russe, 30 000 hommes et 5000 véhicules, des blindés et des chars, y étaient stationnés. Beaucoup d’habitants ont pu partir ou protéger le départ de leurs proches, comme Dmytro, 44 ans. Il avait anticipé l’offensive et pris la décision d’évacuer sa famille.

« J’avais peur que Kherson devienne un deuxième Marioupol ou un autre Stalingrad »

— Dmytro, 44 ans

« Moi, je suis resté, mais ma femme et mon enfant sont partis en Crimée tant que c’était encore possible, , raconte-t-il. Je vais bientôt essayer de traverser en bateau pour les ramener à Kherson. »

Selon la directrice de l’administration militaire de Kherson, Galyna Lugova, on ne comptait plus que 100 000 habitants vers la fin de l’été, près de trois fois moins qu’avant la guerre. La résistance s’organise, mais elle est vite brisée par la violence des représailles.

Tatyana, jeune prof d’école, raconte : « Au début, on descendait dans la rue pour participer aux manifestations et protester contre l’occupation russe. Très vite, j’ai remarqué les drones et les gens qui faisaient des photos des manifestants. J’ai entendu dire que beaucoup de ces braves ont été emprisonnés et torturés. Je connais au moins trois prisons où les Russes torturaient. » Elle cherche une bougie pour éclairer sa cuisine et regarde autour d’elle. Son mari, Mykola, l’écoute. « C’est un sacré soulagement ! souffle-t-elle. Si les Russes découvraient que tu avais le moindre lien avec l’armée ukrainienne, tu pouvais disparaître. Les parents de Mykola ont brûlé toutes les photos de son service dans l’armée. »

Mykola est pompier. C’est un taiseux que les épreuves ont comme rendu muet. Après avoir quitté son poste en août dernier, il n’est plus sorti de sa maison pendant trois mois, de peur d’être torturé. Pendant l’occupation, ses collègues lui ont raconté avoir sorti des corps de civils du Dniepr, des haltères encore attachés aux jambes. À Kherson, une des prisons où les Russes torturaient les gens se trouve en plein quartier résidentiel. Sergueï, 48 ans, habite en face. « Si l’enfer existe, dit-il, c’est ici. » Il raconte qu’il voyait régulièrement des bus aller et venir. Dans le magasin d’à côté, Natalya, vendeuse de 32 ans, renchérit : « Pour ne pas entendre les cris, je mettais la musique à fond dans le magasin. »

Une ville en fête

Comme ces heures semblent loin ! Dans Kherson libéré, la liesse explose nuit et jour. Les drapeaux flottent, baignés par la lumière des phares et des braseros. Il reste un peu d’essence, de quoi démarrer le générateur et assurer la fête ! Des jeunes peuvent installer une sono et quelques éclairages. La foule se met alors à danser, à chanter. La ville se pare des couleurs de la fête à la vitesse d’un cheval au galop. Les habitants apportent des escabeaux pour enlever des panneaux de propagande sur lesquels on peut lire : « Kherson est une ville russe », ou encore « La Russie y sera toujours ». Les drapeaux ukrainiens sont désormais omniprésents. De nombreuses voitures circulent. « Il n’y en avait plus du tout, raconte Elysaveta, 19 ans. Pour que les Russes ne piquent pas leurs voitures, les gens démontaient les roues. C’était du délire. »

Elysaveta est serveuse dans un café prisé par les soldats russes. Elle peine à parler. « Ils venaient avec les fusils et me draguaient avec insistance, raconte la jeune fille. Si je disais non, ils pointaient le fusil vers moi en disant : « Sinon, je te descends. » Je me mettais à pleurer. Je pleurais souvent… Je pleure maintenant aussi, mais ce sont des larmes de joie. Désormais, tout ira bien. Je suis très émue, nos militaires sont là. »

La joie domine, même si l’avenir reste incertain. Il n’y a ni eau ni chauffage. « Quelques jours avant de partir, les Russes ont saboté l’infrastructure énergétique ; ils ont aussi détruit la tour de transmission, et maintenant on n’a plus de réseau, à part à quelques endroits, témoigne Julia en montrant la photo de la tour détruite. Parfois, en se promenant, on peut apercevoir des grappes de gens, tous au même endroit. Ça veut dire que ça capte, là. Nous avons dû acheter des cartes SIM russes parce que le réseau ukrainien a été coupé en mai dernier. » Pendant l’occupation, elle a acheté ses cartes sur le marché noir afin de ne pas donner d’infos personnelles aux opérateurs russes.

Des lendemains difficiles

Kherson renaît, mais à la manière d’un rescapé. Il va falloir du temps pour que la ville se relève et oublie ses blessures. Aux importants dommages matériels s’ajoute l’urgence de la sécurisation. Deux dangers immédiats : la présence de soldats ennemis cachés et les pièges mortels que l’armée de Poutine a laissés derrière elle après son repli.

Les forces spéciales mènent partout des opérations de prévention et de reconnaissance. Elles commencent également le déminage, aidées par les sapeurs. Un travail de titan. Le pont d’Antonivsky, qui relie Kherson à la rive gauche du Dniepr, bombardé depuis juillet pour empêcher les livraisons d’armes russes et de munitions, est en ruine. Ce qu’il en reste est entièrement miné : en s’approchant, on remarque plusieurs caisses de munitions et des mines antichars.

Des villageois cherchent de l’essence tandis que les gens, un peu plus loin, récupèrent où ils peuvent de l’eau pour se laver. Mykola, ancien militaire de 56 ans, contemple ce champ de désolation. Sa maison est située à seulement une centaine de mètres. « Pendant l’occupation, raconte-t-il, j’ai envoyé à nos armées les coordonnées précises des positions ennemies, pour les annihiler au lance-roquettes quand ils passaient sur le pont. Je suis fier d’avoir aidé à bien cramer ces cochons. »

Pour les habitants de Kherson et de ses environs, cette victoire soulève un immense espoir. Ils savent pourtant que la guerre, encore proche, n’est pas terminée. Selon les militaires ukrainiens, au moins 2000 Russes se cacheraient en ville, déguisés en civils.

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