B.A.R.F.

Le grand bonheur de la défonce

Marc Vaillancourt est en sixième année quand, pendant un party de sous-sol organisé par sa sœur, son vinyle de Supertramp est subtilisé. « Pour s’excuser, ma sœur m’a acheté le premier Van Halen, et ma vie a complètement changé. » Une quarantaine d’années plus tard, alors que son groupe B.A.R.F. lance son septième album, Région sauvage, le chanteur est toujours fidèle à ce frisson initial, celui du grand bonheur que lui procure la défonce.

Il a la chevelure d’un lutteur professionnel des années 1980 et la carrure d’un gladiateur, mais Marc Vaillancourt a surtout le sourire attendrissant d’un grand enfant doux. Assis dans la vitrine des Foufounes électriques, le colosse de 54 ans est presque exactement le même que celui dont les abonnés de MusiquePlus faisaient la rencontre en 1996 grâce au vidéoclip du P’tit bonheur, la robuste relecture de l’immortelle de Félix Leclerc signée Groovy Aardvark. « La décision de faire la toune s’est prise là », lance Marc en pointant la terrasse.

« J’étais avec Vincent pis M.-A. [Vincent Peake et Marc-André Thibert, de Groovy Aardvark] et ils m’ont demandé de chanter avec eux autres pour un party du jour de l’An. Je n’étais vraiment pas convaincu. Le p’tit bonheur de Félix Leclerc ? C’est smooth en crisse. On a décidé de faire deux tounes : celle-là pis (We Are) The Road Crew de Motörhead. Quand on a fini Le p’tit bonheur, tout le monde capotait. »

Ancien éducateur en garderie, membre de la distribution du spectacle Giselle de Brouhaha Danse lors duquel il a partagé la scène avec Dave St-Pierre, professeur de mécanique automobile depuis près de 25 ans ; Marc Vaillancourt est l’archétype du métalleux curieux et affable pulvérisant tous les préjugés qui collent encore aux jeans élimés des représentants de cette vibrante communauté.

Au cœur de cette vie remplie d’expériences diverses, la musique extrême sera néanmoins demeurée son ancre. « Moi, c’est pas compliqué : plus c’est défonce, plus il y a de chances que j’aime », résume celui qui, après Van Halen, a été happé par les ténèbres sabbathiennes du metal, puis quelques années plus tard, par le martèlement du hardcore. La noirceur du metal et la rage du hardcore deviendront d’ailleurs les deux alternateurs sur lesquels les salves de B.A.R.F. se brancheront.

« B.A.R.F., on a toujours eu la réputation d’être des gars super cool, mais qui écoutent de la musique de malades.  »

– Marc Vaillancourt

Se réveiller avant que tout brûle

Retour en arrière. « Dans ce temps-là, on apprenait qu’il y avait un party quelque part, on mettait le char sur drive pis on montait. » Le 31 octobre 1986, à bord d’une voiture emboucanée, Marc Vaillancourt fonce vers Lachute pour une fête d’Halloween. « Il y avait un band qui jammait, mais pas de chanteur. Je sais pas comment ils ont su que je chantais, mais on a fait trois tounes : une toune de S.O.D., une toune de D.R.I. pis une toune de Slayer. On était tous sur l’acide. »

Un coup de fil quelques jours plus tard scelle l’affaire : le groupe d’un soir devient B.A.R.F., comme dans Blasting All Rotten Fuckers. Et leur premier spectacle sème le chaos dans une polyvalente de Deux-Montagnes, après que des élèves d’une autre école s’y sont infiltrés. Un baptême du feu qui nécessitera l’intervention des forces de l’ordre. « Ce midi-là, les étudiants pouvaient soit aller à la cabane à sucre, ou soit venir voir B.A.R.F. Je te jure : il y a encore du monde qui parle de ce show-là ! C’était le bordel total. Et c’est le seul show de notre vie qu’on a fait à 11 h 30. »

La suite de la trajectoire de la formation culte, que complètent en 2022 Denis Lepage (guitare), Dominic « Forest » Lapointe (basse) et Carlos Araya (batterie), en sera moins une de chaos que de fraternité, de défoulement et de doigt d’honneur adressé à ces pourritures que leur nom pourfend. Mais, au fait, qui sont ces « rotten fuckers » ? « C’est à qui tu penses, répond Marc. C’est tous ceux qui ne comprennent pas, qui s’obstinent. C’est le système. C’est les imbéciles de ce monde. Il y a quand même une pas pire liste. »

Malgré la fabuleuse brutalité de ses incendiaires pamphlets, le groupe parviendra à se tailler une place de choix, aux côtés de Groovy Aardvark, Grimskunk, Anonymus ou Overbass, parmi les figures majeures de l’âge d’or du rock alternatif québécois. Mais en 2004, épuisé par les exigences d’une carrière menée sans grands moyens, B.A.R.F. hurlait son dernier Wo Wo Tabarnak au défunt Spectrum.

Avec Région sauvage, son troisième disque depuis sa tournée retour de 2012, la formation revendique à juste titre sa place dans l’histoire de la musique québécoise, en reprenant cinq classiques de notre chanson, dont Comme Chartrand de Jim et Bertrand, Québec Rock d’Offenbach et Un musicien parmi tant d’autres d’Harmonium. « On espère que les artistes ne vont pas penser qu’on a scrappé leurs tounes. »

Les six autres nouveautés, toutes en français et d’un propos souvent environnementaliste, témoignent quant à elles d’une vision inquiète d’un monde dans lequel les incendies se multiplient, au propre comme au figuré. Si l’album s’intitule Région sauvage, c’est que « c’est nous qui sommes sauvages avec la planète. Faut se déniaiser. On est en train de crisser le feu à toute ! »

La zénitude du hurleur

Marc Vaillancourt évoque à plusieurs reprises au cours de l’entretien les effets de l’âge sur son endurance, qui l’ont contraint à mettre une croix sur les énergiques cabrioles de sa vingtaine, bien qu’il demeure sur scène une présence magnétique. Dans quel état d’esprit se trouve-t-il lorsque le mur de son qu’érigent ses camarades se soulève derrière lui ?

« Très, très zen, laisse-t-il tomber. Durant la dernière tournée, pendant chaque show, à un moment donné, je me virais de bord, je regardais ce qui se passait autour de moi, pis je me disais : ‟Tabarnak, man ! Les autres gars à ma job, ça ressemble pas à ça leur samedi soir.” »

« Je bouge moins qu’avant, c’est sûr, mais j’ai jamais levé le pied. En show, je drive la musique et la musique me drive. Chanter Je suis le fou en faisant semblant de rien, ça marche pas. Il y a un niveau en dessous duquel je ne peux pas descendre, et pour atteindre ce niveau-là, faut que j’y aille wide open throttle.  »

– Marc Vaillancourt

Fatigué de la route, Marc se prend parfois à rêver d’une résidence dans une même salle, « comme Céline Dion à Las Vegas », mais savoure chacune des occasions qui s’offrent à lui de hurler Estie d’sale ou Fuck the World… avec ses trois enfants ! « Ma fille [qui a aujourd’hui 28 ans], quand elle vient au show, elle est en avant pis elle chante toutes les paroles avec moi. » Un silence. Une émotion. « Pour moi, il n’y a rien de plus beau. »

B.A.R.F. participe aux Francos de Montréal le 11 juin au Studio TD.

Comme Chartrand, version B.A.R.F., selon Jim Corcoran

Joint par courriel, Jim Corcoran parle de cette improbable version de Comme Chartrand – sa première chanson en français, parue en 1973 sur l’album homonyme de Jim et Bertrand – comme d’une interprétation « émouvante ». « Émouvant est peut-être surprenant comme choix de mot, mais je suis pleinement ému du chemin que B.A.R.F. offre à cette chanson qui renaît avec une véhémence que j’aurais souhaitée, mais que ma pudeur et l’époque ne nous permettaient pas. Le texte de Comme Chartrand n’a jamais été plus qu’un curieux collage d’images hirsutes qui avait une odeur de provoc. B.A.R.F. libère la chanson de sa retenue et amplifie son potentiel baveux. »


Trash métal

Région sauvage

B.A.R.F.

BAM&Co. Heavy


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