Une question de classe

Appelons cela le classique de la pinte de lait.

Pour vérifier si un politicien comprend le quotidien des électeurs, on le questionne sur le coût de la vie.

En France, Jean-François Copé avouait n’avoir « aucune idée » du prix d’un pain au chocolat, avant de se raviser pour dire « de 10 à 15 centimes d’euros ».

« Oh là ! », s’étonnait l’animateur.

En septembre 2018, un animateur radio demandait à Philippe Couillard si un budget d’épicerie de 75 $ par semaine suffisait pour nourrir une famille.

Avec un bon gros rôti de porc, tout se peut, répondait-il en substance.

C’est le début de notre fin, se désespéraient ses stratèges en coulisses…

Mercredi, Manon Massé a essayé de reproduire ce coup d’éclat en questionnant François Legault sur le coût moyen d’un loyer.

Il a répondu de « 500 à 600 $ ».

« Déconnecté ! », s’indignaient les solidaires.

Ce n’est pas très honnête. Le premier ministre référait au prix minimal payé par un étudiant qui vit en colocation.

Mme Massé s’indigne aussi que le gouvernement caquiste ne reconnaisse pas la « crise du logement ». Selon elle, Québec banalise le problème. Mais pour le gouvernement, le terme « crise » réfère à un taux d’inoccupation précis – en deçà de 2 % – qui rend admissible à un programme d’aide municipale.

Les spécialistes estiment que le marché désavantage les locataires quand le taux est inférieur à 3 %. À Montréal, il était de 1,5 % en 2019 et de 2,7 % en 2020 (dernier chiffre disponible).

Ce taux est trop général pour être utile. Il faut vérifier la disponibilité par secteurs de chaque taille de logements. Ainsi que leur abordabilité.

Peu importe le mot choisi, un fait demeure : des familles et des personnes seules ne savent pas où elles dormiront le 1er juillet. Elles sont privées de leur dignité.

Pour vous en convaincre, relisez l’enquête de ma collègue Katia Gagnon.

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Avec le logement, personne n’est assis sur la clôture.

Si vous possédez un immeuble à revenus, vous vous plaindrez des effets pervers du contrôle des loyers. Mais si vous êtes incapable de trouver un appart qui coûte moins que la moitié de votre revenu, vous trouverez que le marché n’est pas si équilibré…

Ce clivage se reflète aussi à l’Assemblée nationale.

On entend parfois dire que la notion de classe sociale est dépassée. Et pourtant, elle existe encore.

En entrevue avec La Presse, la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, a dit discuter parfois de la surchauffe immobilière avec ses « amis courtiers ». Soyons charitable : elle se fie davantage aux experts de son ministère. N’empêche que cela prouve que les députés ne viennent pas de nulle part.

Dans un cinq à sept de la Coalition avenir Québec ou du Parti libéral, on ne trouvera pas beaucoup de membres des comités logement. Ni chez leurs électeurs, d’ailleurs.

À Québec solidaire, ils abondent. Le logement y est moins vu comme un investissement que comme un besoin essentiel. Un droit pour lequel se battre.

En 2015, leur ancienne co-porte-parole Françoise David avait réussi à faire adopter un projet de loi pour interdire l’éviction des locataires aînés.

Le parti n’a jamais abandonné cette lutte, souvent en prêchant dans le désert.

La semaine dernière, Mme Massé a interpellé le premier ministre à ce sujet au Salon bleu. Il ne s’est même pas levé.

Sa question sur le coût d’un loyer relevait du théâtre un peu grossier. Mais c’était aussi un sincère cri du cœur.

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Je mets de côté la surchauffe immobilière, qui mériterait un texte à part.

Que faire pour le marché locatif ?

Il faut augmenter l’offre.

D’abord en misant sur le logement social. Il en manque cruellement, comme le rappelle Québec solidaire. Construire et exploiter des logements sociaux coûte toutefois très cher. Ce ne peut pas être la seule solution.

Ensuite en incitant les promoteurs à construire autre chose que des apparts de luxe pour retraités et jeunes professionnels, comme dans Griffintown. Une intervention étatique devra toutefois être bien dosée. Si les contraintes sont trop lourdes, les promoteurs se tourneront vers le condo.

Mais ajouter des unités locatives ne suffira pas. Il faut aussi arrêter d’en perdre.

Cette érosion vient de nombreux facteurs.

Il y a les « rénovictions ». Un propriétaire peut évincer un locataire afin de faire des travaux d’agrandissement ou de subdivision. Or, certains s’en servent comme prétexte, sans donner un seul coup de marteau. Les locataires peinent toutefois à le prouver. Bonne nouvelle, j’ai appris que la ministre Andrée Laforest inverserait le fardeau de la preuve.

Le parc locatif est aussi grugé par les conversions, qui transforment par exemple un triplex en maison de luxe. Même si elles sont jolies sur Instagram, les arrondissements doivent les encadrer. Ce qui n’est pas simple, comme le prouve l’ancien règlement trop sévère dans Villeray.

Les conditions de reprise des logements pourraient aussi être resserrées. À l’heure actuelle, un propriétaire peut expulser un locataire pour le remplacer par sa famille immédiate. Mais il arrive que l’appart soit à nouveau mis en location quelques mois plus tard, beaucoup plus cher…

Tout cela, les solidaires en parlent avec raison. Mais d’autres demandes sont malavisées.

Ils veulent geler les loyers, alors que la hausse est déjà plafonnée à 0,8 % en moyenne par le Tribunal d’accès au logement (TAL).

Ils réclament aussi un moratoire sur les expulsions. Or, de nouveaux locataires ont déjà signé leur bail pour le 1er juillet. Et les expulsions concernent parfois un mauvais locataire qui refuse de payer. Car oui, les propriétaires ne sont pas toujours les méchants.

Enfin, il y a le registre des baux.

Dans leur bail, les proprios doivent inscrire le loyer payé par l’ancien occupant. Certains « oublient » d’écrire cette information, ou en mettent une mauvaise. Québec solidaire réclame que ce prix soit affiché publiquement sur l’internet.

Coûteux et inefficace, répondent les caquistes.

Il est vrai que l’Ontario a aboli son registre pour ces raisons. Mais c’était il y a plusieurs années, et les services en ligne se sont développés depuis. Cela mérite d’être réévalué, me semble-t-il.

À la décharge du gouvernement Legault, le TAL ne semble pas raffoler de l’idée et il traitera les plaintes plus vite grâce à la hausse de son budget.

Ça s’améliore. Mais pour de nombreux locataires, cela reste un calvaire.

* * *

On ne peut pas dire que les caquistes sont inactifs. Ils ont agi un peu. Mais pas énormément non plus.

En fait, ils ont surtout commencé à bouger quand la pénurie de logements abordables s’est étendue à la classe moyenne et aux jeunes adultes.

Ce n’est pas qu’ils manquent de cœur. C’est juste que les drames des locataires se situaient un peu trop loin de leurs yeux et de leurs intérêts.

Parce qu’au fond, les questions de classe sociale n’ont pas disparu.

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