À quand la pilule pour les hommes ?

On la promet depuis des décennies. Les hommes n’ont jamais été aussi prêts. La seconde révolution contraceptive est-elle pour bientôt ?

Chaque soir, à 21 h 30, le téléphone cellulaire de Justin Ménard s’illumine. Des émoticônes de comprimés jaune et rouge apparaissent sur l’écran, pour lui rappeler de prendre sa pilule contraceptive. Enfin, pas la sienne, mais celle de sa copine.

« Si je suis avec elle, je lui rappelle de la prendre. Sinon, je lui envoie un texto », explique tout bonnement le jeune homme. C’est le compromis sur lequel le couple s’est entendu, lorsque cela est possible, pour partager la responsabilité de la contraception.

« Comme ça, c’est une action qui se fait à deux et moi, ça me rappelle tous les jours les efforts qu’elle fait pour notre relation », poursuit Justin.

Des ententes comme celles-là ne sont pas monnaie courante. Mais elles existent, et elles témoignent d’un désir de revoir les façons de faire en matière de contraception. La Presse s’est entretenue avec huit jeunes hommes à ce sujet. Certains partagent le coût de la pilule avec leur partenaire. D’autres envisagent la vasectomie, dans un avenir plus ou moins éloigné. Un autre suit avec attention les dernières avancées scientifiques en la matière.

Et – surprise – tous se disent prêts pour un contraceptif oral masculin. La fameuse pilule promise depuis deux décennies.

Qu’attendons-nous ?

Pour arriver à créer ce contraceptif oral masculin, le défi est de taille. Contrairement aux femmes, qui ont un cycle hormonal régulier, les hommes produisent des spermatozoïdes en continu. La quantité d’hormones à réguler est plus importante.

Mais c’est aussi que la recherche part de loin. Très loin. « Au cours des 20 dernières années, le financement et les visées des recherches sur des médicaments contraceptifs se sont absolument focalisés sur les femmes », explique Sylvie Lévesque, sexologue à l’UQAM.

À l’heure actuelle, il n’existe que deux contraceptifs hormonaux masculins qui ont passé le cap de l’essai clinique. Deux composés androgènes, la DMAU et la 11-beta-MNTDC.

En 2019, la University of Washington School of Medicine et l’Institut Lundquist à la Harbor-UCLA ont conduit un premier test du second composé auprès de 40 hommes. Selon la chercheuse impliquée, la Dre Arthi Thirumalai, celui-ci a bloqué de « manière significative » la production des hormones folliculo-stimulante et lutéinisante, qui signalent aux testicules de fabriquer des spermatozoïdes et de la testostérone.

« La prochaine étape est de voir si nous pouvons obtenir la suppression des spermatozoïdes », a indiqué la Dre Thirumalai à La Presse, sans toutefois donner d’échéance. Optimiste, elle affirme que ce composé est la voie vers une « méthode de contraception réversible et fiable pour les hommes, qui n’en ont actuellement aucune ».

Ce contraceptif entraîne, pour l’instant, des effets secondaires comme l’acné et des sautes d’humeur. Des effets secondaires qui rappellent toutefois ceux des contraceptifs féminins, commercialisés depuis des décennies.

« Parce qu’ils auraient le choix, les hommes veulent s’assurer que les désavantages associés à la prise d’un contraceptif ne seraient pas une menace trop importante à leur qualité de vie. Ce qui est en soi un réflexe plutôt sain, mais qui nous ramène à une inégalité de genre, puisque les femmes ont plus ou moins ce choix. »

— Sylvie Lévesque, sexologue à l’UQAM

Pilule pour les filles, condoms pour les garçons

Gabriello Provencher a peu de souvenirs de ses cours de sexualité au secondaire. Il se rappelle deux, trois notions sur les maladies transmises sexuellement… et le fameux pénis en bois. « On nous a enseigné pendant deux heures comment mettre un condom sur un pénis en bois. C’est tout. Rien sur les autres méthodes de contraception. »

Les spécialistes rencontrés par La Presse le remarquent aussi, ce décalage dans l’éducation et la socialisation sexuelles des adolescents. Au programme pour les filles, menstruations et pilule contraceptive. Pour les garçons, c’est le condom – et rarement pour prévenir les grossesses non désirées.

« Le condom, on l’imagine beaucoup plus en tant que méthode de protection contre les MTS. Il est très fortement associé au début d’un couple, où on ne se connaît pas trop. À partir du moment où le couple se considère comme stable, il laisse tomber le condom », explique la sociodémographe à l’Institut national de la recherche scientifique Laurence Charton.

La sexologue Sylvie Lévesque renchérit : « À ce moment-là, c’est rare que les hommes prennent le temps de demander : “Est-ce que ça te convient de prendre des hormones tous les jours ? Est-ce que tu subis des effets liés à ça ?” Ce n’est pas mis sur la table, ce n’est pas négocié. » La pilule est peut-être plus efficace que le condom contre les grossesses non désirées, il n’en reste pas moins que la culture contraceptive laisse peu de choix aux femmes, juge-t-elle (voir onglet suivant).

Après la réflexion entraînée par le mouvement #metoo et la récente vague de dénonciations, Gabriello Provencher souhaite pousser la question du consentement plus loin. « Faire l’amour, c’est tout à propos du consentement. C’est une action qui se fait à deux. C’est une beauté qui devrait être juste et égale. »

Égale jusque dans la contraception, pense-t-il. Sa copine, Sharly Roberge, est du même avis.

« Dans le meilleur des mondes, on ferait 50/50 ! [Gabriello] prendrait la pilule un an, puis je la prendrais un an et vice versa […] Si on pouvait enfin y avoir accès, cela constituerait un grand pas vers l’égalité femmes-hommes. »

— Sharly Roberge, étudiante en sexologie

Prendre ou ne pas prendre la pilule

La pilule contraceptive masculine est presque là. Enfin, diront plusieurs. Mais trouvera-t-elle preneur ?

Pour les spécialistes, c’est la prochaine question qui s’impose. D’abord, parce que ce n’est pas certain que les femmes soient prêtes à partager la contraception, qui demande rigueur et assiduité.

« Même si la femme n’a plus la charge mentale quotidienne, elle aura toujours conscience qu’en cas d’accident, c’est elle qui devra assumer les conséquences. »

— Laurence Charton, sociodémographe à l’Institut national de la recherche scientifique

Ensuite, il faut que les hommes acceptent de prendre des hormones, malgré les effets secondaires potentiels.

Sylvie Lévesque conduit justement une étude qualitative sur l’ouverture des femmes et des hommes à cette possibilité. Elle note qu’il s’agit encore de questions très rhétoriques, mais que « de nombreux hommes se disent prêts à prendre ce médicament ».

Frédéric Delisle, lui, prendrait la pilule demain matin, s’il le pouvait.

Pour des raisons de santé, sa copine ne prend pas de contraceptif oral. Le stérilet n’a pas fonctionné non plus. « Ça me brise le cœur de la voir toujours penser à ça et angoisser », confie-t-il.

De la méthode thermique encore très marginale, qui consiste à remonter les testicules près du corps à l’aide d’un anneau afin d’augmenter leur température et cesser la production de spermatozoïdes, aux contraceptifs hormonaux à l’essai, Frédéric a tout étudié, tout lu sur le sujet. Il attend toujours l’option parfaite. La moins incommodante et la plus efficace.

C’est un choix qu’il peut se permettre. Et le contraceptif oral masculin pourrait être cette solution. « J’attends ça avec impatience. »

La contraception
une (autre) charge mentale pour les femmes ?

La contraception, il faut la planifier, la budgétiser, l’acheter, la prendre tous les jours – dans certains cas – et en subir les effets secondaires, parfois. Est-elle une charge mentale, au même titre que de faire l’épicerie ou de s’occuper des enfants ? La sexologue Sylvie Lévesque et la sociodémographe Laurence Charton en discutent en trois questions.

Les femmes sont fertiles de quatre à cinq jours par mois. Les hommes, tout le temps. Pourtant, ce sont les femmes qui ont la responsabilité de la contraception. Peut-on parler d’iniquité de genre ?

Sylvie Lévesque : Je le crois tout à fait. Il y a toujours cette prémisse que la personne qui a l’utérus est responsable des grossesses non désirées, peu importe la configuration relationnelle. Oui, il y a des hommes qui sont sensibilisés, mais globalement, ce contexte inéquitable n’est pas remis en question, pas négocié. Lorsque deux personnes se mettent en union, elles vont à peine aborder la question de la contraception. Comme si elle allait de soi.

Laurence Charton : D’une certaine façon, je le pense aussi. Cela dit, il faut dire qu’il existe des contraceptifs pour les hommes. La vasectomie [ligature des canaux déférents], par exemple, est très répandue en Amérique du Nord.

Ces dernières années, le principe de « charge mentale » est utilisé pour décrire toutes ces tâches domestiques qui incombent le plus souvent aux femmes. La contraception en fait-elle partie ?

S. L : Absolument ! Pensons à la pilule contraceptive. Il faut penser à prendre le comprimé tous les jours, relativement à la même heure. Si on l’oublie, il faut penser à son cycle, à quand remontent ses dernières relations sexuelles… Tout ce stress n’est pas banal. Il y a des personnes qui vont prendre des hormones pendant des années sans avoir d’effets secondaires et d’autres personnes qui vont réagir beaucoup plus fortement. Il y a des personnes qui vont vivre des migraines, des douleurs abdominales et une prise de poids. Donc oui, c’est une charge, en ce sens où les femmes n’arrêtent jamais d’y penser.

La contraception est incontestablement une invention révolutionnaire. Elle a projeté les femmes dans une nouvelle ère, dans les années 1960. Le rapport des femmes québécoises à la contraception a-t-il changé, plus d’un demi-siècle plus tard ?

S. L : On se questionne plus sur les effets négatifs de la contraception, mais pas les positifs. Si on tombait en rupture de stock [de contraception] demain, on n’aurait pas du tout le même discours ! La contraception a permis et permet toujours aux femmes d’avoir une autonomie sur leur trajectoire socioprofessionnelle. Elle a une tonne d’avantages, mais elle a aussi eu cet effet-là non réfléchi, j’imagine, qui est qu’on cantonne les femmes dans la gestion contraceptive.

L. C : Je crois que les femmes au Québec ont toujours eu tendance à rejeter ce qui exerçait un contrôle sur le corps. Avant, c’était l’Église. Aujourd’hui, les femmes rejettent ce qui n’est pas naturel, comme les hormones et le stérilet. La perception culturelle n’a pas tant changé sur ce point.

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