Spectacle

La danse au creux des mains

Karine Ledoyen est en mission : celle de maintenir l’écologie fragile du milieu de la danse à Québec… et au-delà. La créatrice à la tête de la compagnie Danse K par K, connue entre autres pour son projet Osez ! en solo, défriche de nouvelles voies pour donner à voir et à expérimenter l’acte dansé autrement avec sa « collection automne » de Solos prêts-à-porter.

« Il faut faire danser nos danseurs, sinon on va les perdre. Ce n’est pas vrai qu’on a travaillé tellement fort pour arriver à avoir un bassin incroyable de danseurs qui ont de la trempe à Québec pour tout perdre. Il n’est pas question que je retourne à ce que j’ai vécu à mes débuts à Québec, avec aucune possibilité de vivre de mon métier sans me tourner vers Montréal. Je suis en mission ! », lance Karine Ledoyen au bout du fil.

Il est vrai que la scène dansée dans la capitale nationale connaît depuis quelques années une effervescence belle à voir, témoin d’un milieu qui a atteint une certaine maturité avec des compagnies établies et des danseurs de plus en plus chevronnés. Mais la pandémie risque de nuire à cette « écologie super fragile », craint la chorégraphe.

Loin de baisser les bras, Karine Ledoyen a travaillé au cours des derniers mois à mettre en place un plan à long terme afin, oui, de faire travailler les artistes, mais aussi de garder le lien avec le public.

« Ce n’est pas une affaire de deux semaines ! J’ai fait une planification sur quatre ans, collée sur les saisons. L’été, on sait qu’on sera en présentiel, à l’extérieur, avec nos spectacles vivants. L’hiver, on sera plutôt dans les adaptations et versions numériques de ce qui va avoir été créé durant l’été. »

— Karine Ledoyen, chorégraphe et fondatrice de la compagnie Danse K par K

Une idée que celle qui a fondé sa compagnie en 2005 compare à l’« économie circulaire ». Car la pandémie, malgré ses revers, suscite aussi une réflexion, dit-elle, sur la façon dont on crée et sur la durée de vie, souvent extrêmement courte, des spectacles. « Est-ce que ça a du sens de présenter un spectacle seulement trois fois, avec tout l’argent, le temps investi ? À Danse K par K, on a entamé une réflexion : comment faire pour que ces œuvres soient pérennes, comment les transformer ? »

Parcours chorégraphique intime

Le nouveau projet de Ledoyen, Solos prêts-à-porter, en est un exemple probant. Au cœur de l’été, cette dernière a mandaté 20 chorégraphes-interprètes pour participer à Osez ! en solo. Rappelons qu’avec son projet Osez !, né en 2002, elle invitait chaque été un chorégraphe, un musicien et des danseurs à créer avec certaines contraintes une œuvre collaborative et évolutive, présentée in situ plusieurs jours d’affilée.

Tant à Montréal qu’à Québec – et même à Paris, où le projet a des antennes – des créateurs ont dansé pour une seule personne à la fois, dans des endroits publics, un solo de leur cru, le tout accompagné d’une trame musicale création d’artistes sonores choisis comme Milimetrik, Josué Beaucage ou Roger Cournoyer.

En tout, ce projet, qui a affiché complet, a rejoint 800 spectateurs. « Pour les gros diffuseurs, ce n’est peut-être pas beaucoup. Mais c’est 800 personnes qui ont été touchées, des danseurs qui ont pu se produire, le tout dans le respect des consignes », souligne-t-elle.

De ces objets chorégraphiques éphémères est née une « collection automne » de Solos prêts-à-porter, soit huit courts métrages de danse d’une durée de trois à cinq minutes chacun. Cinq sont des créations d’artistes de Québec (Julia-Maude Cloutier, Nelly Paquentin, Odile-Amélie Peters, Fabien Piché et Léa Ratycz-Légaré) et trois de chorégraphes-interprètes de France (Delphine Jungman, Marion Parrinello, Mathilde Vrignaud).

En compagnie du réalisateur et directeur photo Eliot Laprise (Timothée Lejolivet pour les courts métrages tournés en France), Karine Ledoyen a travaillé avec les différents artistes pour proposer une « relecture » de leur création originale. « Ça reste leur chorégraphie, mais en recevant leur solo, j’ai tenté de trouver certains points d’attache pour transposer le tout à l’écran », détaille celle qui se jette dans le vide avec cette aventure. « La vidéo, c’est un médium que je découvre. Je suis en apprentissage, mais je me suis entourée d’une belle équipe. C’est vraiment un travail collaboratif. »

L’expérience proposée est assez inédite, car les spectateurs sont appelés à découvrir depuis hier ces courts métrages lors d’un parcours extérieur, à effectuer à la tombée du jour, rue Saint-Jean, à Québec – puis en décembre avenue du Mont-Royal, à Montréal. Les œuvres sont projetées à partir de vitrines de commerces choisis ; le public, pour « recevoir » le tout, devra tendre les mains et c’est directement dans ses paumes que sera projetée l’œuvre chorégraphique.

Ce geste de tendre les mains revêt une multitude de sens pour Karine Ledoyen. « Il y a un certain rapport à la fragilité dans le spectateur qui tient un tout petit artiste dans le creux de ses mains. C’est un écho aussi à ce qu’on est en train de vivre, dans le domaine des arts. »

« Tendre les mains, c’est un geste de soutien, d’offrande, mais aussi une demande d’aide. »

— Karine Ledoyen

C’est aussi une façon de conserver le caractère intime d’Osez ! en solo. « Je voulais que l’expérience reste intime. Les mains, ce n’est pas anodin, ça renvoie au toucher auquel on n’a plus le droit en ce moment. Comment puis-je toucher les gens sans les toucher ? Déposer ça dans leurs mains est une façon de le faire. Si on peut se déposer quelques instants dans la vie des gens, mélanger nos lignes de vie aux leurs… On aura réussi quelque chose. »

Solos prêts-à-porter a été réalisé en association avec La Rotonde et le Consulat général de France à Québec. Le diffuseur de Québec a produit huit balados – une par œuvre – que le public peut télécharger lors de sa promenade, pour écouter en simultané la trame sonore de l’œuvre, suivi d’une discussion avec l’équipe artistique.

Jusqu’au 29 novembre (entre 16 h et 20 h), rue Saint-Jean à Québec (entre le Bonnet d’âne et la boutique Jupon Pressé)

Du 3 au 13 décembre (entre 16 h et 20 h), avenue du Mont-Royal à Montréal (entre les rues Fabre et Marquette)

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