jay du temple En couverture d’Elle Québec

entre le malaise et l’avancée

Dévoilée la semaine dernière, la couverture du mois de décembre du magazine Elle Québec, mettant en vedette Jay Du Temple, a fait couler beaucoup d’encre. Ongles peints, cheveux turquoise et garde-robe où le masculin et le féminin se confondent : l’humoriste et animateur québécois ne se plie pas aux normes vestimentaires de genre. Nombreux sont ceux qui célèbrent une avancée, tandis que quelques-uns sont fermés à une redéfinition de la masculinité. D’autres encore, notamment des membres de la communauté LGBTQ+, témoignent de leur malaise à voir Jay Du Temple érigé comme porte-étendard de la fluidité vestimentaire. Décryptage.

Jay comme il est

Dans l’article d’Elle Québec, dans les kiosques depuis quelques jours, les très belles et nombreuses images qui illustrent l’entrevue sont éloquentes. Par ses vêtements et ses choix capillaires, en passant par ses manucures colorés, l’humoriste s’affirme en prenant la pose. Il se permet de porter ce qu’il a envie de porter, que ce soit des bijoux (colliers de perles et boucles d’oreilles assorties, par exemple), des fleurs dans les cheveux ou des manteaux extravagants, avec fierté. « Pour moi, le vernis à ongles et le linge, ça n’appartient à aucun genre, affirme Jay Du Temple, joint par téléphone par La Presse. Le sous-texte de ça, c’est “Soyez ce que vous avez envie d’être”. »

Célébrer l’un, mais pas l’autre

Le malaise de certaines personnes de la communauté LGBTQ+ face à cette couverture est directement lié au fait qu’elles ont été et restent marginalisées pour avoir fait depuis longtemps ce pour quoi Jay Du Temple est aujourd’hui célébré. « Ma première réaction a été de me dire que c’est tant mieux pour lui s’il fait la couverture du Elle. Je trouve important qu’il y ait ces modèles-là disponibles dans les médias, commente l’écrivaine et militante trans Sophie Labelle. Il a fait un beau travail d’utiliser ses privilèges pour parler de différents enjeux. C’est important de le faire. » Là où la démarche peut poser problème, soulève-t-elle, « c’est dans le fait que des personnes trans, non conformes dans le genre et gaies, qui ont pris la parole de cette manière-là et qui vivent du harcèlement au quotidien, n’ont pas cette reconnaissance ». Lorsqu’il ne s’agit pas de groupes privilégiés, la diversité et la non-conformité ne sont pas aussi célébrées, ajoute-t-elle.

Une réflexion et une opportunité

« La première chose que j’ai faite en recevant la demande [d’Elle Québec], c’est communiquer mon inquiétude de mettre un homme blanc sur la couverture en 2020 », nous confie Jay Du Temple, sans tenter de « [se] déresponsabiliser », encore moins de blâmer l’équipe du magazine. « Mais il n’en demeure pas moins que l’opportunité est là de parler de ce que je prône, de faire changer les choses de la manière dont moi je peux l’incarner », dit-il. Jay Du Temple, un « allié qui ne prétend pas être un allié parfait », affirme partager « le mécontentement des membres de la communauté LGBTQ+ de voir qu’un homme blanc est célébré pour les mêmes raisons pour lesquelles ils sont marginalisés ». « Mais je ne pouvais pas m’empêcher d’être moi, quand cette opportunité s’est présentée, et tant mieux si une conversation s’ensuit, ajoute-t-il. Mon cœur, mes yeux et mes oreilles sont ouverts aux gens qui ont quelque chose à dire là-dessus et je pousse ma réflexion sans cesse. »

« Instrumentaliser » des codes

« Ça pose problème qu’on ne fasse pas du tout mention [dans l’article d’Elle Québec] du fait qu’on emprunte une esthétique qui rappelle beaucoup de vies d’hommes gais ou de personnes non conformes dans le genre, mentionne l’écrivaine Sophie Labelle. Ça aurait été important pour beaucoup de gens que ce soit mentionné. » L’autrice Pascale Bérubé, une femme trans, a également réagi dans un long texte sur les réseaux sociaux à la publication du numéro de décembre du magazine. « Ce qui me dérange, ce n’est pas que Du Temple veuille déconstruire sa masculinité et reconfigurer ce qu’être un homme veut dire pour lui. Ces discussions sont importantes, écrit-elle notamment. Ce qui me dérange, c’est l’utilisation (lire l’instrumentalisation) d’un lexique vestimentaire clairement inscrit dans la culture queer et qui a fait en sorte que des gens ont été marginalisés et ostracisés durant si longtemps, même si les images sont parfaites, esthétiquement parlant. »

« Ouvrir les horizons »

Sophie Banford, rédactrice en chef d’Elle Québec, explique que le magazine a choisi de mettre Jay Du Temple en vedette parce que « c’est quelqu’un de réfléchi, et qu’on trouvait qu’il est un symbole anti-masculinité toxique ». Elle ne croit pas que l’éditorial publié la semaine dernière emprunte une esthétique propre aux communautés LGBTQ+, mais estime qu’il s’agit plutôt d’« une évolution de la mode ». « Ce serait comme de dire que seules les femmes peuvent porter du vernis et que les personnes queer empruntent ce style. Non. Ce sont des barrières qui s’enlèvent, une ouverture, une fluidité qui s’observe dans tout. On décloisonne », estime Sophie Banford. « Je ne sais pas qui on serait pour juger qu’un style vestimentaire appartient à un code, une définition, une communauté. » La démarche de son magazine vise l’inclusion, affirme-t-elle, ajoutant que la présence de Jay Du Temple, comme celle d’Hubert Lenoir, dans la sphère publique peut permettre « d’ouvrir les horizons ».

Harry Styles en couverture du Vogue américain

Le hasard a fait qu’au moment où Elle Québec dévoilait son cover boy du mois de décembre, le Vogue américain préparait une annonce semblable : le chanteur britannique Harry Styles est, ce mois-ci, le premier homme à poser seul à la une du mythique magazine de mode. Sur la couverture, Styles porte une robe Gucci bleu poudre brodée de dentelle sous un veston noir. Pour une rare fois, ses ongles ne sont pas peints, lui qui arbore souvent de belles manucures. Sur les autres photos, le musicien alterne entre les pantalons amples habillés dont il a fait sa marque et les jupes. Harry Styles (dont Jay Du Temple s’inspire, tout comme de Frank Ocean, David Bowie ou Lady Gaga) est parmi ceux dont on parle le plus actuellement dans le mainstream lorsqu’il est question de la fracture des codes vestimentaires typiques masculins et féminins. À l’annonce de cette couverture historique du Vogue, qu’admirateurs et férus de mode ont adorée, certains ont signalé leur malaise. C’est notamment le cas de l’artiste de genre non conforme Alok Vaid-Menon, dans une publication largement partagée. « On peut saluer ce moment sans précédent tout en se souvenant que cela n’aurait pu survenir sans la résistance des femmes trans de couleur, a écrit Vaid-Menon. Notre esthétique atteint le mainstream, mais pas nos corps. Nous sommes toujours considérées comme too much et trop queer parce que nous ne sommes pas assez pour la blancheur et l’hétéronormativité. Est-ce la faute de Harry ? Non, c’est la faute des systèmes de transmission et de racisme. »

Les deux extrêmes

Une incontestable nuance pondère les sorties publiques de personnalités des communautés LGBTQ+ sur le sujet. Bien moins nuancés, des détracteurs de la démarche n’ont pas hésité à donner leur avis, notamment sous les publications d’Elle Québec faisant la promotion de son nouveau numéro. À l’opposé, bien des gens qui commentent la présence de l’humoriste en couverture du magazine sont ravis. Une femme parle de son fils de 12 ans qui « ose un peu plus » en voyant un homme aimé et respecté s’habiller ainsi. Nombreux sont ceux qui comparent Jay Du Temple à Harry Styles, justement, ou à l’ancien joueur de la NBA Dennis Rodman, pour le complimenter. On parle de la modernisation du genre masculin. Bref, sans faire l’unanimité et tout en déclenchant une importante discussion, la une plaît. « J’entends la souffrance [de la communauté LGBTQ+] et je ne la banalise en aucun cas, dit Jay Du Temple. Je retiens aussi la quantité de messages positifs que je reçois de gens qui me disent qu’ils n’avaient pas de modèles comme moi quand ils étaient jeunes. Je ne prétends pas être spécial ou unique ou un sauveur, mais si ça peut aider et faire en sorte qu’on “déstigmatise” tout ça, je m’en réjouis. »

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