Course à pied

Qu’est-ce qui fait courir Bruno Blanchet ?

Humoriste, comédien, auteur, globe-trotter. Et, plus que jamais, athlète. Si le parcours de Bruno Blanchet n’est pas indéfinissable, il est à tout le moins éclectique, voire unique. Nous l’avons sollicité pour discuter de sa passion sans cesse grandissante pour la course à pied. Un entretien parfois sérieux, parfois déjanté, à l’image du personnage.

Nous l’avions avisé. Il y aurait un petit délai après avoir établi la communication téléphonique, en raison du déclenchement de l’application d’enregistrement TapeACall.

« T’es encore là, Bruno ? »

— Non.

Court silence, puis les fous rires !

Il aura été question de choses et d’autres pendant l’entrevue. Impossible de ne pas sortir un peu du sentier en échangeant avec Bruno Blanchet. Mais surtout – c’était l’intention de départ – de course à pied. Parce qu’à 58 ans, il semble courir comme jamais auparavant.

« En termes de volume, je pense que je suis pas mal rendu à mon peak », confirme-t-il.

Mais à quand cet intérêt remonte-t-il ? On avance en riant qu’en regardant La fin du monde est à 7 heures, on ne l’imaginait pas nécessairement en marathonien ou en future inspiration de la course...

Le premier vrai déclic, raconte-t-il, a eu lieu en 2004, aux îles Fidji, où il venait de débarquer pour La frousse autour du monde. Une intervention chirurgicale antérieure à un ménisque après un accident de tournage l’avait laissé incapable de courir.

Puis, lui qui craignait l’eau plus que tout, il a commencé à pratiquer la plongée. C’est le battement des jambes à la natation, palmes aux pieds, qui a renforcé son genou.

« Comme je suis un actif et qu’il y avait une belle grande plage déserte devant chez nous, je me suis mis à courir tranquillement pour avoir une activité sportive supplémentaire. Et c’est là que j’ai découvert que mon instructeur de plongée était autrefois un grand coureur en sentier. Donc, on s’est fait une trail derrière le centre de plongée et on s’est mis à courir », raconte-t-il.

Ses six mois aux Fidji – six mois « de remise en question », dit-il – auront donc été le point d’ancrage de bien des relations importantes dans sa vie. Celles avec le voyage et la course à pied, notamment.

Une dizaine d’années plus tard, à l’orée de la cinquantaine, il se blesse à un pied lors d’un entraînement de boxe muay-thaï, un sport qu’il devra abandonner. Un ami triathlonien en Thaïlande – où vit Blanchet depuis plusieurs années – l’invite donc à s’entraîner avec lui, à nager et pédaler, à défaut de pouvoir courir dans l’immédiat. Ce sera le début de son passage irrémédiable vers le triathlon et la course.

« On s’inscrivait à des petites courses, des 10 km, et j’étais pas si pire, lâche-t-il. Je commençais à faire des podiums de p’tits vieux et je me disais “wow’’ ! Comme je suis un sportif dans l’âme, j’ai joué au hockey longtemps, je me suis mis à triper. »

Il évalue avoir pris part à une centaine de compétitions de distances variables en Asie.

« Sans me prendre au sérieux, j’ai fait ça sérieusement. Mais aujourd’hui, mes objectifs et mes valeurs changent par rapport à tout ça. »

« La course, avant, elle m’appartenait, maintenant, j’ai envie de la partager. Avant, je voulais qu’elle dure pas longtemps, maintenant, je veux qu’elle dure toujours. Avant, j’avais des objectifs de vitesse, mais là, j’ai plutôt des objectifs de distance. »

— Bruno Blanchet

Bref, il n’est plus dans une dynamique de compétition avec les autres. Ni avec lui-même, en fait.

Une « œuvre GPS »

Bruno Blanchet est au Québec au moins jusqu’en novembre. En octobre, il préparera la quatrième saison des Vacances de Monsieur Bruno, diffusé au canal Évasion. Mais entre-temps, il profite pleinement des jours du mois de septembre québécois.

« Ils sont tellement beaux, chauds, la lumière est belle, les arbres commencent à changer un peu de couleur, décrit-il. J’ai voyagé beaucoup dans le monde, mais peu au Québec, donc je me suis dit que c’était l’occasion rêvée de découvrir ma patrie et je ne le regrette pas une seconde. »

Il y a quelques semaines, il a couru le tour du lac Saint-Jean en quatre jours, une trotte de 227 km, a-t-il calculé.

Puis, à partir de Québec, il s’est rendu à La Malbaie... en courant, en direction de l’Ultra-Trail Harricana, où il a pris part à l’épreuve de 80 km. Il était arrivé la veille de l’évènement avec son ami Guy Jodoin, qui a parcouru la dernière journée avec lui, à partir des Éboulements.

Dans les semaines à venir, Bruno Blanchet participera entre autres au marathon de Granby, le 2 octobre. Et il songe à faire le tour du parc national du Lac-Témiscouata.

« Parce que j’essaie de faire comme une œuvre GPS avec mes courses.

— C’est-à-dire... ?

— Le lac Saint-Jean serait un œil du côté gauche. Et les deux lignes au milieu, qui font une espèce de nez, mon Québec-La Malbaie et Lévis jusqu’au Bic. J’aurais un autre œil du côté du lac Témiscouata. Ensuite, je pourrais faire un beau sourire, faudrait que je parte, disons, de Sainte-Adèle et que je coure jusqu’à Sherbrooke. Je l’ai dessiné, ça fait comme un bonhomme sourire un peu surréaliste, mais c’est intéressant. »

Il nous a transmis, trois jours après l’entretien, des captures d’écran pour illustrer le concept. Faciès étrange, il y a bel et bien. Mais qui d’autre aurait pu avoir cette idée ?

Échange et partage

Les Québécois qui ont admiré Bruno Blanchet pour son absence totale de filtre, qui l’ont vu faire tant d’absurdités – n’ayons pas peur des mots ! –, dans Le studio, La fin du monde est à 7 heures ou N’ajustez pas votre sécheuse, ne sont sûrement pas tombés en bas de leur chaise en lisant cela. La pointe de l’iceberg, vous dites-vous.

Mais ce qui pourrait ressembler à une espèce de course échevelée à la Forrest Gump à travers la province ne l’est pourtant pas vraiment.

D’abord parce qu’en amont de ses longues randonnées, il y a une certaine préparation. Et, aussi, un souhait, un objectif : échanger et partager avec les gens.

« Même si ça a l’air spontané et improvisé, il y a un peu de planification malgré tout. Mais je tiens à ce que ce soit au minimum parce que je veux des surprises », lance-t-il, en changeant soudainement d’intonation.

« Parce que j’aime ça ne pas savoir où est-ce que je dors le soir quand je pars le matin, et en chemin rencontrer quelqu’un qui dit : “Eille, il y a ma cousine justement là-bas, qui a une super grande maison, je suis sûr qu’elle va être contente de te recevoir’’. »

— Bruno Blanchet

« Et là, ça adonne que c’est la fête du beau-père et on se retrouve dans une fête, le soir, qui est magnifique, avec des gens qu’on ne connaissait pas. Et c’est beau », ajoute-t-il.

Des moments de partage du genre, il s’en produit également chemin faisant.

« Je n’ai jamais autant jasé de toute ma vie. On court en jasant, à un rythme qui n’est pas essoufflant, entre 6 et 7 minutes du kilomètre », explique Blanchet.

Évidemment, il court pour son propre plaisir. Mais à travers tout ça, il espère aussi apporter quelque chose, socialement ou sportivement.

Il évoque un moment, autour du lac Saint-Jean, au cours duquel, brièvement seul à l’avant, il écoutait la trentaine de personnes qui le suivaient partager leur passion. Des gens qui ne se seraient peut-être jamais rencontrés n’eût été « cet évènement fou ».

Il se sent alors un peu entremetteur, comme quand il voyait son restaurant en Thaïlande bondé de Québécois qui s’échangeaient des conseils, des suggestions ou des mises en garde.

« C’est peut-être ça l’idée de cette grande course à travers le Québec, réfléchit le comédien. Ça fait du bien de se voir. »

Et il y a également cet effet de meute qui invite au dépassement de soi. Une femme qui n’avait jamais couru plus de 11 km – il la nomme, « Annie » – en a couru 42 avec le groupe.

Le temps qui passe

Bruno Blanchet approche de la soixantaine. Et il n’a jamais autant couru, n’a probablement jamais été dans une meilleure forme physique. De quoi donner espoir.

Mais cette quête ne pourrait-elle pas cacher une certaine angoisse de l’âge, un besoin inavoué de défier le temps qui passe ?

Il réfléchit.

« Je pense que plutôt que de réagir de manière négative au fait que le temps passe, qu’il faut se dépêcher à vivre avant de disparaître, je pense que l’idée, c’est d’en faire mon allié, le temps. C’est d’en profiter au maximum, mais sans la pression de performer ou de l’exploit. J’ai envie qu’il y ait une douceur à travers tout ça. Parce que c’est un combat absurde contre le temps. À partir du moment où tu te mets à stresser parce que “hé, vite, vite, vite, je vais avoir 60 ans, faut que je bouge’’, c’est le temps qui l’emporte sur toi. Il n’y a rien d’urgent dans ce que je fais. Je le fais parce que je peux le faire. »

Ce qui permet à d’autres de le faire avec lui. Et on revient à la notion de partage.

À Saint-Tite-des-Caps, il a couru avec des jeunes de 10, 11 ans, qui l’ont attendu « au milieu de nulle part », pour lui faire une surprise, avant de parcourir 2 km avec lui.

« Juste pour ça, mes 450 km ont valu la peine. C’est du bonheur, man ! »

Le bonheur. C’est ce qui fait courir Bruno Blanchet, a-t-on conclu.

Puis, le surlendemain de l’entrevue, ce courriel dans la boîte de réception :

« Je viens de flasher... Mon but, c’est d’être le plus en forme de toute ma vie à l’âge de 60 ans, et d’avoir couru au moins une fois dans chaque ville et dans chaque village du Québec. »

— Bruno Blanchet

On s’interroge sur son sérieux. Mais après quelques échanges de courriels supplémentaires, il apparaît clair que ce n’est pas du bluff.

« En seulement quelques sorties, j’en ai déjà couru 83 et j’ai beaucoup de belles années de course devant moi... T’as le droit de penser que je suis un peu fou ! »

Fou des villages québécois, pas de doute. Lorsqu’on lui a demandé quels étaient ses lieux de course fétiches, lui qui parcourt le globe depuis 18 ans, il a répondu que ce qu’il venait de vivre dans les villages de la province était « inoubliable ».

« Des gens qui sortent sur le balcon et qui t’encouragent, d’autres qui t’attendent avec des pancartes. Des petites tables avec des ravitaillements improvisés, de la limonade, des bananes. Ça, c’est imbattable. »

On est donc forcés de le croire. Bruno Blanchet sur les routes du Québec, pour reprendre la chanson d’une émission d’ici bien connue, non, c’est pas fini...

« Je peux juste te dire que quand je me mets le sac sur le dos, que j’ai établi ma destination, je sais que je vais passer la plus belle journée au monde », résume-t-il.

Au terme de l’entretien, la pluie de ce matin préautomnal avait cessé. Au bord de la porte, les chaussures de course. La suite allait de soi.

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