Gilles Mihalcean

Fascinantes sculptures

De fascinantes sculptures de l’artiste montréalais Gilles Mihalcean ont pris leurs aises dans le bel écrin du 1700, La Poste, jusqu’au 16 janvier 2022. L’exposition de rentrée de la fondatrice du centre d’art de Griffintown, Isabelle de Mévius, est un pur ravissement. Avec des œuvres narratives et ludiques, créées de 1991 à nos jours, qui n’attendent que votre curiosité pour en déceler les secrets.

Si l’existence est, en fin de compte, une alternance de sculptures et de pertes – puisqu’on sculpte, tous et toutes, un chemin de vie avec nos propres matériaux, innés et acquis –, la vie artistique de Gilles Mihalcean, elle, est entre les mains de ses matières et de ses outils. Car, dit-il, ce sont eux qui décident !

L’humilité va souvent de pair avec le talent naturel. Cette qualité habite pleinement Gilles Mihalcean, qui nuance sa vocation et son héritage artistique familial pour affirmer que son art de sculpter est une combinaison entre une idée première et la volonté des matériaux de l’adopter ou pas.

« Les matériaux boudent parfois, dit-il, et montrent les dents. Alors, l’idée fout le camp ! » L’artiste doit ainsi s’abandonner à « leur jugement », car ce qui apparaît sous le ciseau de bois peut s’avérer, à un moment donné, bien plus intéressant que ne l’était l’idée de départ.

Là est la grâce de Gilles Mihalcean, créateur au style à nul autre pareil et ayant choisi d’être de son époque sans pour autant renier les traditions. Avec une liberté de sculpter inouïe, sans contraintes si ce n’est, semble-t-il, celle de laisser ses gouges et couteaux parler par eux-mêmes et ses œuvres « mûrir » des mois sous des voiles protecteurs...

« En général, c’est six mois, un an, pour voir une œuvre aboutir. Quand je la redécouvre plus tard, je vois complètement autre chose, comme si je prenais conscience de quelque chose que je n’avais pas vu. »

— Gilles Mihalcean

L’exposition

On ne dira jamais assez merci à Isabelle de Mévius d’avoir orchestré, avec son équipe, un déploiement aussi ravissant des sculptures de Gilles Milhalcean (prononcer mi-hal-céanne). Un des grands sculpteurs du Québec qui, à 75 ans, est toujours aussi brillant, drôle et émouvant dans ses approches de l’art.

C’est un grand moment de bonheur que de savourer le génie d’un artiste en devant plier son dos ou se mettre à quatre pattes pour aller débusquer les clins d’œil insérés dans ses sculptures. « On ne regarde pas une sculpture comme on regarde un tableau, dit Gilles Mihalcean. Il y a quelque chose de physique qui fait qu’on y revient et qu’on découvre toujours quelque chose. »

L’exposition Retournements et détournements (de sens) est une balade autour d’une trentaine de sculptures. On s’étonne en contemplant ces constructions imaginaires, formées d’assemblages d’objets ou totalement dépouillées. Des œuvres déjà vues, notamment Autoportrait de Dieu (hommage à mon père), sculpture de bois qui faisait partie d’une expo collective, au Musée des beaux-arts de Montréal, à l’automne 2019.

Mais aussi des œuvres récentes comme Buste, dont l’aspect hétéroclite intrigue. Son drapé, inspiré du genou de la Pietà, de Michel-Ange, est percé d’un trou par lequel on voit la tête d’un personnage. En tournant autour de l’œuvre, on constate que cette tête a été « trouée » d’une balle tirée d’un revolver placé... sous une petite fontaine.

Nous avons bien aimé aussi L’homme que Gilles Mihalcean a créé entre 2017 et 2020. Une sculpture de près de 3 m dans laquelle se juxtaposent des outils, un livre, un appareil photo, un balai, une pioche ou encore une hélice. Plusieurs œuvres font allusion à la cosmologie, qui intéresse beaucoup l’artiste, telle Trou de ver, où un personnage se perd entre deux trous noirs, tombant dans un chaos de morceaux de chaises.

Au sous-sol, ont été placées des pièces plus petites, telles que Pique-Nique, bronze du MBAM autour duquel on tournoie pour en comprendre le titre. Une empreinte de pneu réfère au véhicule pour se rendre pique-niquer. Des trous d’un fromage évoquent le contenu du repas et des troncs d’arbre, le lieu de villégiature. Ludique, oui, l’âme de l’artiste.

L’atelier

Dans le « coffre-fort » du centre d’art a été suggéré l’atelier de Mihalcean. Avec une grande photo de son studio. Quelques outils, comme ses petites râpes à bois, un bronze faisant penser à une feuille d’alu froissée, et de vieilles sculptures évoquant son grand-père québécois et son arrière-grand-père roumain qui faisait des icônes et des sculptures religieuses. « Mon émotion à la sculpture date de la période de mon grand-père, à Sainte-Rose », dit-il, alors que le grenier de l’aïeul regorgeait de sculptures chrétiennes.

Des valeurs traditionnelles à la modernité, on passe, avec Mihalcean, d’une forme à une autre, d’une émotion à une autre. « Mon travail a beaucoup évolué, dit-il. L’expérience est encore magique. Je vois la matière différemment avec un angle plus monolithique, mais pas plus académique pour autant ! »

Libre, il poursuit son chemin singulier, inspiré par ses fantasmes et ses univers de prédilection. Des univers foisonnants de la part d’un artiste encore si jeune d’esprit. « Je ne suis pas nostalgique. Quand je suis dans l’atelier, j’ai encore beaucoup de choses à dire, à faire. J’essaie de garder ce bonheur. Les sculptures me font rire. Elles m’émeuvent parfois aussi quand je pense être arrivé à quelque chose. Et là, c’est merveilleux. »

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