Protestation de jeunes artistes au TNM

La directrice et le dissident

Jeudi dernier, à la première de Cher Tchekhov, de Michel Tremblay, un groupe de jeunes de la relève en théâtre a retardé le lever du rideau afin de dénoncer la direction qui laisse « mourir » le TNM. « Nous prenons le risque de venir dire ici dire une vérité que nous sommes des centaines à penser : le Théâtre du Nouveau Monde est en train de mourir. Et ne propose plus rien de nouveau. » La Presse a réuni mardi la directrice du TNM, Lorraine Pintal, et le porte-parole du groupe de contestataires : l’auteur et metteur en scène Hugo Fréjabise.

Lorraine Pintal, comment avez-vous réagi à la protestation de jeudi dernier ?

Lorraine Pintal : J’ai trouvé ça violent ; il y a eu un peu de panique dans mon équipe. Ensuite, je me suis demandé pourquoi personne n’avait tenté de nous prévenir. Car le TNM a la réputation d’être très ouvert au dialogue, à la prise de parole. Je comprends la réalité difficile de la relève, mais pourquoi nous cibler maintenant, après deux ans de pandémie, en pleine relance ? C’est un drôle de moment pour blaster le TNM.

Hugo Fréjabise : Parce que le TNM est un lieu symbolique, historique, mythique. Ce théâtre représente l’idée que les jeunes artistes se font d’un théâtre national qui occupe une place centrale dans la société. Or, on a l’impression que le théâtre est devenu complaisant avec le pouvoir.

Ce n’est pas la première fois qu’on conteste le TNM. Depuis plusieurs années, on peut lire des critiques assez virulentes envers la compagnie et sa direction…

Lorraine Pintal : C’est vrai. Et chaque fois que c’est arrivé, j’ai rencontré les opposants un par un. D’ailleurs, avant que La Presse ne m’appelle, j’avais l’intention de vous rencontrer. Vous savez, un théâtre comme le TNM, c’est un gros iceberg. De l’extérieur, on ne voit que sa pointe ; pas tout ce qui est en dessous. C’est clair qu’on se questionne à chaque programmation sur les causes que vous défendez, comme l’absence de relève et de diversité. On n’est pas rendus là où vous voudriez que le TNM soit rendu, mais on avance.

En 1974, après votre sortie du Conservatoire d’art dramatique, vous étiez très critique envers le TNM et l’absence de femmes dans votre équipe. Auriez-vous pu participer à une contestation semblable à celle de jeudi ?

Lorraine Pintal : À l’époque, on manifestait dans la rue, devant l’entrée, pas à l’intérieur d’un théâtre. À la limite, Hugo, si votre groupe était resté dans le hall, je n’aurais rien dit. J’étais en coulisses et je n’ai malheureusement pas pu intervenir quand Serge [Denoncourt] a décidé de vous faire entrer dans la salle, quand le spectacle allait commencer.

En voulez-vous à Serge Denoncourt d’avoir laissé entrer les protestataires dans la salle ? Parce que selon lui, ces jeunes avaient le droit de s’exprimer.

Lorraine Pintal : Je ne comprends pas ! Je respecte trop les acteurs pour perturber un début de spectacle. Les interprètes étaient nerveux et j’ai craint que ça ne les déstabilise pour toute la représentation.

Hugo Fréjabise : Il y a des gens qui ont cru que c’était orchestré, stagé par Serge Denoncourt…

Lorraine Pintal : C’est sûr ! En vous ouvrant les portes et en faisant un prologue à votre manifestation, certaines personnes ont pu penser ça. Si Serge avait envie de critiquer le TNM, de se tirer dans le pied, c’est son problème !

Hugo, est-ce votre collectif de création théâtrale, le Rassemblement Diomède, qui a organisé la protestation de jeudi ? Le tract n’est signé par personne.

Hugo Fréjabise : Le mouvement préfère demeurer anonyme. Je comprends que l’anonymat fait peur, mais c’est la base de la démocratie, comme pour le vote secret. Et aussi pour protéger les artistes de représailles. Certains et certaines ont peur de se retrouver sur une black list.

Lorraine Pintal : Je peux les rassurer tout de suite, il n’y a jamais eu de liste noire au TNM. Pour ou contre, la maison est ouverte à tous les artistes de talent qui ont quelque chose à dire. Ils seront toujours bienvenus. Ça fait partie des valeurs du TNM.

Hugo Fréjabise : Je sais qu’on donne l’impression de taper sur la famille. Mais j’ai l’impression que le TNM s’éloigne de la création pure comme dans les années 1970, avec Jovette Marchessault, Claude Gauvreau ou Les fées ont soif. Le TNM fait du neuf avec de l’ancien. On demande à de jeunes auteurs de reprendre Camus, Dostoïevski, Ibsen.

Lorraine Pintal : Chaque théâtre a son territoire. C’est important de ne pas tous faire la même chose. Le TNM a la mission de créer un pont entre les classiques et les contemporains, et d’écrire les textes fondateurs au présent. Et on a besoin de classiques. On ne connaît pas notre passé au Québec, il y a un manque de mémoire énorme, tout le monde regarde vers l’avenir !

Hugo Fréjabise : J’ai été biberonné aux classiques, je n’ai rien contre. Koltès disait qu’on aime autrement au XXe siècle qu’au temps de Marivaux. Le théâtre doit se faire en état de résistance face à son époque. Pourquoi, durant la crise sanitaire, le TNM n’est pas allé jouer dehors, dans la rue, pour transporter la parole des artistes sur la place publique ?

Lorraine Pintal : Au contraire, je trouve qu’il y a eu une belle solidarité du milieu culturel pendant la crise. On travaillait sur tous les fronts en même temps. Vous envoyez la balle au TNM, et je l’attrape au bond. Mais on n’est pas tout seuls.

Est-ce que le fait que la direction artistique est la même depuis plus de 30 ans a joué dans votre décision de choisir le TNM comme cible ?

Hugo Fréjabise : Non. C’est l’énormité du système et son modèle de gestion qui m’inquiètent. Selon moi, l’essence du théâtre est insurrectionnelle, révolutionnaire. Le théâtre doit retrouver sa place de résistance par rapport au pouvoir. Et naïvement, j’aurais espéré que le TNM soit ce lieu de liberté, cette agora publique, loin des jeux de pouvoir.

Lorraine Pintal : Ça, je crois qu’il faut le faire en discutant tous ensemble. Pas en se donnant des coups de couteau dans le dos entre artistes. Si les dirigeants voient une véritable solidarité du milieu, ça risque de bouger plus vite.

Finalement, cette rencontre est une bonne chose ou pas ?

Lorraine Pintal : Personnellement, ça me fait avancer. Pas besoin d’être toujours d’accord entre nous, sinon ça serait ennuyant. Je crois au choc des idées.

Hugo Fréjabise : Je comprends que vous avez trouvé le moment mal choisi. Mais Che Guevara disait qu’il n’y a jamais de bon moment pour faire la révolution.

Les propos ont été abrégés et condensés à des fins de clarté et de concision.

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