Skawennati

L’ascension planétaire d’une artiste mohawk

Artiste et commissaire indépendante mohawk, Skawennati est devenue une vedette internationale de l’art numérique. Depuis deux ans, elle diffuse ses œuvres avec succès dans le monde entier. Elle a même suscité l’intérêt du prince Harry et de sa femme, Meghan Markle ! Portrait d’une artiste autochtone au regard universel.

Skawennati crée des machinimas, concept formé des mots « machine », « cinéma » et « animation » pour décrire des films réalisés avec des séquences vidéo « tournées » dans l’espace numérique. « C’est comme une caméra qui filme dans un monde virtuel et permet de prendre des images en haute résolution », dit-elle en entrevue téléphonique avec La Presse.

Un médium pour parler, dans le style science-fiction, de l’avenir des autochtones. « J’essaie de nous imaginer vivants dans le futur au sein d’une société plus juste », dit-elle. Un futur où ils prendront pleinement leur place dans la société canadienne, espère-t-elle.

Depuis trois ans, son travail trouve des échos partout. Sa carrière a pris un envol éclatant à l’international, jusqu’en Chine. Sa notoriété s’est accrue juste après la Biennale de Montréal de 2017. Depuis, ses films, notamment Time Traveller – le machinima en neuf épisodes qu’elle y avait présenté –, voyagent partout. La plupart du temps, sans elle ! « Mes œuvres voyagent, pas moi ! », dit Skawennati.

L’an dernier, l’apothéose a été la visite, le 7 janvier, du prince Harry et de Meghan Markle à son solo Avatars Extraterrestres Ancêtres, présenté par sa galerie Ellephant à la Maison du Canada, à Londres.

Skawennati n’était malheureusement pas présente ce jour-là, s’étant déplacée pour le vernissage, quelques jours plus tôt.

« J’ai su par le directeur de la galerie de la Maison du Canada qu’ils avaient apprécié mes œuvres. Quand je regarde la photo où on voit le prince Harry et Meghan, ils ont l’air d’être intéressés ! Ça fait plaisir ! »

— Skawennati

Le jour suivant, le couple annonçait son retrait de la famille royale britannique. Skawennati n’y voit aucun lien ! Mais ça la fait d’autant plus sourire qu’elle a une impression mitigée à propos de la visite royale. Entre gratitude et gêne, Harry étant quand même un descendant du colonisateur britannique…

« Je me suis demandé en exposant à Londres ce que je faisais là, en tant que Mohawk. Je me demandais si les Britanniques allaient comprendre mon travail. Ensuite, je me suis rendu compte que je n’étais pas la première Mohawk à y aller. Mes ancêtres sont venus [en 1710] parler à la reine pour qu’elle respecte les traités. Du coup, je me suis mise à imaginer que j’allais rencontrer la reine ! Je ne l’ai pas vue, mais Harry et Meghan ont rencontré mon avatar ! »

En visitant la British Library, Skawennati a découvert des documents qui évoquent le passage de quatre « rois » (trois Iroquois et un Mohican) venus rencontrer la reine Anne. « J’étais contente, car j’ai vu les actes qu’ils avaient signés, dit-elle. J’ai dit aux personnes qui me les ont montrés : “Vous parlez d’actes ? Je ne pense pas que mes ancêtres ont signé un acte !” »

De cette rencontre est sorti un intérêt qui fait que Skawennati a obtenu une résidence au Eccles Center for American Studies, à la British Library. Et a commencé un nouveau machinima : xox Visits the Queen !

Après Londres, Skawennati a participé à Game Changers : Video Games & Contemporary Art, l’expo inaugurale du MassArt Art Museum de Boston. Puis, elle a fait partie d’une exposition au Centre culturel canadien à Paris. Toujours en Europe, elle participe, jusqu’au 25 juillet, avec ses œuvres Otsitsakáion Cosplay et Awaiting Otter, à l’expo collective First Americans : Honouring Indigenous Resilience and Creativity, présentée au Musée d’ethnologie de Leyde, aux Pays-Bas.

Le samedi 8 mai débutera au Evergreen Cultural Centre de Coquitlam, en Colombie-Britannique, la présentation de Teiakwanahstahsontéhrha » / Nous tendons les perches, son corpus créé à Vox en 2017. Une œuvre qui avait ravi le jeune public.

Cela fait 30 ans que Skawennati se réalise en tant qu’artiste autochtone. Elle est touchée de voir que son travail fait mouche et espère que sa contribution favorise la paix. « C’est cliché, mais je rêve d’une justice pour tous, dit-elle. Que les gens vivent sans peurs. J’ai du mal à réaliser que j’ai montré mon travail sur cinq continents. Je me sens chanceuse. Je ne peux en demander plus. Mon rêve serait de pouvoir continuer à créer jusqu’à ma mort. C’est ça ! »

Artiste depuis la garderie !

Native de Kahnawake, Skawennati a un nom mohawk qui signifie « deux voix ». « Loud and Louder, forte et plus forte », dit-elle en riant. Avant d’expliquer que son nom peut aussi signifier « l’autre côté du mot », une sorte d’autrement dit. Ces deux variantes lui conviennent. Elles décrivent bien la femme et l’artiste qu’elle est devenue. Avec une identité ouverte. Autochtone vivant à Montréal. Artiste tournée vers sa communauté, mais diffusant un langage à la fois personnel et universel. Comme Nadia Myre ou Caroline Monnet.

Skawennati est née au sein d’une famille où les traditions de perlage, de couture, de poterie, de sculpture, de peinture et de broderie étaient bien vivantes. « Dès ma plus tendre enfance, j’ai su que j’aimais créer, dit-elle. J’allais souvent chez ma tante Ruth. Elle cousait dans une pièce où un placard était plein de tissus. Je m’asseyais. Elle m’expliquait comment enfiler des perles, créer des petits animaux en tissu ou broder. »

Skawennati s’est éveillée à l’art à la garderie ! Elle y dessinait sans cesse.

« Ma cousine Kathleen m’a dit un jour que, quand on est jeune, il n’y a rien qu’on ne puisse fabriquer. Elle m’a montré que tout était possible. Ces encouragements ont fait que je suis devenue artiste. »

— Skawennati

Par la suite, elle a étudié à Concordia. Elle y a adoré le design graphique et les premiers pas du numérique qui émergeait au début des années 1990. Ça lui a permis d’utiliser l’informatique pour créer. Parallèlement, elle s’éveillait à l’appel de ses racines, s’impliquant politiquement à l’université et cofondant Nation to Nation, un collectif d’artistes autochtones.

Elle a développé son habileté numérique au centre d’art autogéré Oboro et a créé, par la suite, avec son partenaire Jason Lewis, AbTeC (Aboriginal Territories in Cyberspace), un réseau de recherche et de production artistiques qui invite les autochtones, notamment par l’intermédiaire d’ateliers virtuels, à occuper l’espace numérique, pour créer, rêver et s’y révéler.

Elle-même s’est forgé une identité artistique avec de l’aide. Jason Lewis, d’abord, mais aussi les étudiants de Concordia. Elle cite Nancy Townsend, qui a travaillé sur la production de presque toutes ses œuvres. Est-elle la seule artiste autochtone à créer des films en environnement numérique ?

« Je le pense, dit-elle. Je voudrais que d’autres viennent jouer avec moi ! Pour qu’on puisse comparer et reconnaître mon style. Des collègues enseignants me disent qu’ils évoquent mes œuvres dans leurs cours. Au départ, je n’ai pas créé pour mettre mes œuvres dans une galerie d’art, mais pour qu’elles voyagent, qu’elles soient partagées. »

La mode… en vrai

Jusqu’en janvier, Skawennati a présenté chez Ellephant Calico & Camouflage : Demonstrate, un corpus bien différent. Il est réel ! Et découle d’une visite qu’elle a faite à l’Indigenous Fashion Week de Toronto, en 2018.

« Je me suis rendu compte que des vêtements étaient créés à partir de ceux que je faisais pour mes films. J’en étais très heureuse. D’autant que les personnes qui défilaient étaient de toutes les couleurs, de tous les âges, les genres et les tailles ! »

— Skawennati

La mode est une nécessité pour Skawennati. « J’essaie de créer le caractère d’un personnage à travers les vêtements qu’il porte. » Elle a donc décidé de monter une installation avec les avatars de ses machinimas. Et de tenir compte du fait que les autochtones portent, lors de protestations, des vêtements qui font penser à des tenues de camouflage. Depuis la crise d’Oka, en 1990, dit-elle.

« Ellen Gabriel [la militante mohawk] a déjà fait un défilé de mode satirique, avec des tenues de camouflage. C’était très drôle. Ça m’a inspirée pour réfléchir à ce qui définit un autochtone. Ce qu’il porte, ce qu’il fait pour montrer qu’il est autochtone », ajoute-t-elle.

C’est ainsi qu’elle a créé, avec des tissus récupérés, une sorte de collection de vêtements, dans les tons de bleu, rose, gris ou olive. Skawennati se lancerait-elle dans la mode du vêtement de protestation et de résistance ? « C’est avant toute chose de l’art, dit-elle. Mais je ne fais pas la différence ! En fait, je suis ouverte ! »

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