Cette drogue qu’est le drame

C’est en consultant le site de L’Officiel des spectacles à Paris que la chose m’a sauté aux yeux. Je regardais la liste des productions théâtrales à l’affiche cet automne et j’ai constaté (une fois de plus) à quel point on retrouve un bon équilibre entre pièces dramatiques et comédies dans la Ville Lumière.

Chez nous, oubliez ça ! Quand arrive l’automne, on tombe dans le drame. Dans le gros drame. Vous me direz que les comédies offertes à Paris ne sont pas toutes reluisantes, c’est vrai. Et elles sont en grande majorité présentées dans des théâtres privés. Au Québec, les théâtres qui sont en mouvement de septembre à juin sont en grande partie subventionnés. Bref, un bon vieux cliché perdure : le sérieux au théâtre subventionné et le rire au privé.

Cette croyance qui dit que le théâtre qui fait rire ne peut faire réfléchir demeure bien ancrée. Pourtant, on peut divertir en nourrissant le cerveau des spectateurs. Demandez à Molière ce qu’il en pense.

J’ai passé au peigne fin les saisons des grands théâtres de la métropole. À part quelques rares productions qui devraient nous égayer, je pense à La nuit des rois qu’offrira le TNM, les pièces proposent des thèmes très sérieux.

Remarquez, je n’ai rien contre les œuvres dramatiques, bien au contraire. Mais j’aimerais avoir plus de choix. Et cela n’est pas possible. J’ai naïvement pensé qu’après deux ans de pandémie, les directeurs de théâtre allaient faire un effort en ce sens. Ce n’est pas le cas.

Le rire est d’abord un son. Et c’est l’absence de ce son qui terrorise tout le monde. Une comédie qui ne suscite aucun rire tue tout le monde. Et quand ça arrive, on le sait tout de suite. En revanche, si on met à l’affiche un drame, aucun son, à part celui du bâillement, ne peut trahir le choix du producteur.

Les spectateurs repartent chez eux en se demandant s’ils étaient seuls à avoir trouvé la pièce ennuyante. De là l’importance du rôle des critiques.

Cette omniprésence du drame se fait beaucoup sentir dans notre télévision. Oh que ça va mal au petit écran. La vie est difficile pour les personnages de STAT, 5e rang, Avant le crash, Pour toi Flora, Cerebrum, Indéfendable, L’échappée, Anna et Arnaud, Les honorables, Alertes, Les moments parfaits et La faille.

Après trois promos de trente secondes de ces émissions, je mets du Bee Gees pour me remonter le moral.

Il est fascinant de voir qu’on a confié presque exclusivement le divertissement aux jeux-questionnaires et aux talk-shows. À part Discussions avec mes parents, Sans rendez-vous, Moi non plus, Entre deux draps et Le bonheur (de retour en janvier), il faut se rabattre sur les quiz et les émissions de cuisine pour avoir du plaisir.

Que l’humour passe surtout par ces émissions montre à quel point il est difficile de concevoir de bonnes comédies. Les auteurs et les réalisateurs vous le diront.

Plusieurs facteurs ont une influence sur le choix des ambiances des émissions. Mon collègue du Soleil Richard Therrien m’a parlé d’un aspect bassement technique. Comme les diffuseurs recherchent surtout des épisodes de 60 minutes, on a tendance à aller vers le drame. Créer une histoire qui doit susciter le rire pendant une heure exige beaucoup de travail. Et de talent !

Sinon, il y aurait des séries comme Les beaux malaises à la tonne.

En littérature aussi on aime le drame. Mais bon, le consommateur a la liberté de créer un équilibre devant l’immense choix qui s’offre à lui. On peut toujours faire suivre un roman lourd par un autre de type « feel good ».

Je souhaiterais plus de rires au théâtre et à la télé, mais il n’en demeure pas moins que les salles sont pleines et que les cotes d’écoute explosent. Les chiffres du premier lundi où sont apparues STAT et Indéfendable étaient plutôt impressionnants.

Pour comprendre cela, il faut aller du côté de la science. Selon plusieurs études, le drame fictif rend heureux.

Des chercheurs de l’Université d’Oxford affirment que regarder un drame est un « antidouleur naturel ». Même si on est témoin d’atrocités, cette expérience aide à tisser des liens avec les autres et à libérer de l’endorphine, l’hormone qui augmente le plaisir et diminue le stress et la douleur.

Une étude néerlandaise, de l’Université de Tilbourg, a prouvé ce que plusieurs pensaient déjà : le drame des autres, présenté sous forme de fiction, nous fait davantage apprécier les aspects positifs de notre vie. C’est l’effet du fameux « plus on se compare, plus on se console ».

La consommation des drames suscite une hausse du bonheur à court terme. Les pleurs libèrent de l’ocytocine, l’hormone de l’amour, de la confiance et du lien social. Les gens qui se sont prêtés à l’étude néerlandaise ont dit avoir ressenti un sentiment de bonheur environ 90 minutes après avoir vu le film triste qu’on leur avait présenté.

Voir un « monde pire que le nôtre » fait du bien. De là la montée en popularité des dystopies, ces histoires fictives et cauchemardesques qui sont le reflet de nos sociétés et de nos peurs. Les succès de Handmaid’s Tales, Black Mirror et Don’t Look Up sont attribuables en grande partie à cela.

J’ai commencé cette chronique en vous faisant part de mes craintes face à cette avalanche de drames qui nous tombe dessus quand arrive l’automne. Je la termine en vous disant qu’au bout du compte, cela est rassurant. Plus on s’inventera des drames et plus ça voudra dire que la planète ne va pas trop mal, finalement.

Lorsque les vrais drames supplanteront les fictifs, là, on pourra s’inquiéter.

Là-dessus, je vais relire le dernier Houellebecq. C’est tellement drôle !

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