opinion boucar diouf

Notre collaborateur nous résume l'histoire récente de l'Afghanistan, pays qui l'a toujours fasciné

Kaboul : trois retraits et trois prises

Pour un Africain comme moi qui suis né juste après les indépendances, l’image du combattant afghan portant un lance-missile sur l’épaule était un puissant symbole de lutte anticoloniale. Aussi, sans avoir aucune sympathie pour les talibans, j’ai toujours eu un certain intérêt pour l’histoire de ce pays qui est l’un des plus complexes par sa composition communautaire, culturelle et religieuse.

Avec l’exfiltration en catastrophe des diplomates occidentaux pendant ce mois d’août, les Afghans peuvent affirmer avoir successivement chassé les Britanniques, les Soviétiques et les Américains de leur territoire. En effet, bien avant l’entrée de l’Armée rouge à Kaboul, ils avaient affronté les troupes colonialistes britanniques dans plusieurs guerres, dont la dernière livrée en 1919 sera victorieuse. Après ce premier retrait, il faudra donc attendre jusqu’en 1979 pour que l’Armée rouge, une autre force impérialiste, entre dans le pays. C’est là aussi que l’aventure américaine en Afghanistan, jalonnée d’épisodes de rapprochement et de trahisons, a vraiment commencé.

Permettez-moi dans ce long texte de faire avec vous un petit retour dans le passé de cette nation. Une façon de montrer comment l’Amérique a contribué directement ou indirectement à donner aux talibans la force de frappe qui a mené à cette grande humiliation qu’elle vient de subir.

Tout a commencé avec l’entrée de l’Armée rouge à Kaboul. Désireuse de faire vivre aux Soviétiques leur propre Viêtnam, la CIA, avec la complicité du Pakistan, arme les moudjahidines pour contrer l’invasion des forces communistes.

L'Amérique du président Jimmy Carter, et de Ronald Reagan après lui, encouragera aussi du même coup des combattants extrémistes venus des quatre coins du monde musulman à aller à la chasse en Afghanistan pour libérer les mosquées de l’emprise de ces impies communistes.

Des milliers de volontaires étrangers issus de 43 pays, dont beaucoup de Saoudiens, d’Algériens, d’Égyptiens, de Tunisiens, d’Irakiens et de Libyens, répondront à l’appel et convergeront vers l’Afghanistan pendant cette guerre. Ce qui fera aussi de ce pays une pouponnière de djihadistes qui a vu débarquer Oussama ben Laden comme moudjahid d’abord, et plus tard comme le chef fondateur d’Al-Qaïda, en 1986.

Le Programme afghan, tel était le nom des opérations secrètes de la CIA financées majoritairement par des dollars des monarchies pétrolières, et gérées par le Pakistan, pour aider les moudjahidines pendant cette guerre. Pour brouiller les pistes de son implication, la CIA fournira principalement aux résistants des armes d’origine soviétique qui seront achetées à la Chine et à l’Égypte, et dont le chef de guerre pachtoune Gulbuddin Hekmatyar recevra la part du lion pendant cette guerre qui durera de 1979 à 1989.

Première trahison

Maintenant, qu’est-ce qui s’est passé après le départ des Soviétiques ? Après le retrait de l’Armée rouge, beaucoup de ces combattants étrangers, forts de leur expérience, retourneront dans leur pays d’origine la tête pleine d’idées et de projets.

Voici ce que le politologue Gilles Kepel raconte sur le devenir de ces volontaires que l’Amérique avait harangués pendant la guerre froide pour les mettre au service de sa haine de l’idéologie communiste : « Pour les djihadistes, la guerre d’Afghanistan fut une grande victoire. Et un modèle. Après 1989, ils rentrent dans leur pays et s’efforcent d’y implanter les formes de guérilla qu’ils ont apprises. Le salafisme djihadiste devient le fer de lance des mouvements islamistes : en Algérie, en Égypte, en Bosnie où des anciens d’Afghanistan essaient de transformer la lutte nationaliste bosniaque en djihad, en attendant la Tchétchénie. Dans les années 2000, alors que ces guérillas ont échoué, les mêmes islamistes, Al-Qaïda en tête, passent au terrorisme. Et les États-Unis deviennent leur cible. Les attentats du 11 septembre 2001 n’auraient pas été possibles sans l’expérience afghane. Celle-ci a joué un rôle de matrice pour le terrorisme islamiste. »

Ce que ce grand spécialiste de la question dit clairement, c’est que le développement de cet extrémisme religieux violent qui cause tant d’atrocités sur la planète doit aussi à la guerre afghane contre les Soviétiques, pendant laquelle l’Amérique a encouragé la radicalisation. Mais le rôle de l’Amérique va bien au-delà de la guerre des moudjahidines contre l’impérialisme soviétique. Après le départ de l’Armée rouge, comme ce qui risque aussi de se produire dans les prochaines années, le chaos s’est installé dans le pays, et l’Amérique, contente de voir l’Union soviétique vivre son Waterloo, s’est désintéressée de l’Afghanistan. Mais pas pour longtemps, car malheureusement, la chute du gouvernement prosoviétique de Kaboul placera aussi rapidement les États-Unis dans la ligne de mire de ses anciens collaborateurs. En effet, certains de ses partenaires seront montrés du doigt comme les commanditaires ou facilitateurs des premiers attentats à la bombe sur le Word Trade Center, en 1993. On a établi un lien entre l’entourage d’un chef de guerre qui avait bénéficié du Programme afghan et l’énorme bombe de 680 kg placée dans une voiture piégée et dont l’objectif était de faire basculer la tour Nord du World Trade Center. Il semblerait que le chef reprochait à l’Amérique d’être complice du massacre des musulmans en Bosnie-Herzégovine (1992-1995) qui avait culminé avec l’hécatombe de Srebrenica.

Après cette première trahison, l’Amérique décida de revoir ses plans et de miser discrètement sur le mouvement taliban émergent. Taliban dérive d’un mot arabe qui signifie étudiant. Ici, on parle évidemment d’étudiants en théologie. Au début de cette organisation, la majorité des talibans provenait des madrasas, « écoles religieuses » basées au Pakistan.

Pour les Américains, ce groupe de combattants fougueux et fanatisés incarnait le cheval gagnant qui pouvait ramener la stabilité en Afghanistan. Ils entreront à Kaboul en septembre 1996 dans des conditions qui présentent une certaine similitude avec leur victoire récente.

En effet, pendant la récente prise de Kaboul par les talibans du 15 août 2021, on a vu les combattants parader avec des armes américaines. Rappelons ici qu’au tout début de leur fulgurante montée en puissance, c’est aussi en grande partie grâce à des armes achetées par les Américains que les talibans ont achevé leur première prise de la capitale afghane. En octobre 1994, ils se sont emparés de la ville de Kandahar et ont mis la main sur un énorme stock d’armes appartenant au chef de guerre Gulbuddin Hekmatyar, dont l’armada que les Américains lui avaient refilée. Ce sont ces arsenaux, gracieusetés de l’Oncle Sam, qui leur faciliteront en grande partie leur première marche vers Kaboul. Comme quoi l’histoire peut parfois manquer d’imagination et opter pour la répétition.

Revenons au premier rapprochement entre l’Amérique et les talibans. Sentant la force de frappe des talibans, avec l’indéfectible allié saoudien, les États-Unis décident alors de les soutenir discrètement en pensant aux retombées potentielles d’une éventuelle stabilisation du pays. L’objectif était de faire de l’Afghanistan un régime qui mélange rigorisme et stabilité. Disons une théocratie semblable à celle du royaume saoudien. À cette époque, les droits de la personne et le sort réservé aux femmes étaient bien loin dans les préoccupations américaines. Comme le rappelait le géopolitologue François Lafargue, l’Amérique voyait d’un bon œil la montée en force des talibans pour une autre raison. Au milieu des années 1990, le consortium américain Unocal avait des visées sur les hydrocarbures de la mer Caspienne et des nations limitrophes (Kirghizistan, Tadjikistan et Turkménistan). Dans les plans de l’entreprise, il y avait donc un projet de construction d’un gazoduc et d’un oléoduc entre cette région enclavée de l’Asie centrale vers l’océan Indien. Ces pipelines, qui devaient traverser l’Afghanistan, auraient permis d’approvisionner le lucratif marché asiatique en hydrocarbures.

Avec cette occasion d’affaires dans l’équation, la décision du département d’État américain de miser discrètement sur les talibans pour stabiliser l’Afghanistan sera applaudie par les lobbys des hydrocarbures.

Que voulez-vous, depuis toujours, si on veut décrypter l’impérialisme américain, les droits de la personne sont souvent agités comme un drapeau là où se cachent des affaires d’hydrocarbures, de ventes d’armes ou autres potentielles et lucratives opportunités de business.

On raconte que l’entreprise américaine Unocal et son associé saoudien Delta Oil contribueront activement à l’avancée des talibans vers Kaboul, qui tombera en 1996. En novembre 1997, un an après leur victoire, Unocal invitera même une délégation de talibans aux États-Unis pour mousser sa campagne de séduction. L’entreprise ouvrira aussi un centre de formation à l’Université d’Omaha, située au Nebraska, pour y former 137 personnes venues d’Afghanistan aux techniques de construction d’oléoducs.

Malheureusement pour la pétrolière, les talibans ne tarderont pas aussi à retourner indirectement leur veste contre l’oncle Sam. Il faut dire que la manne provenant de la culture du pavot leur apportait déjà des moyens à la hauteur de leurs ambitions. Ils seront montrés du doigt comme facilitateurs des frappes du chef d’Al-Qaïda contre les intérêts américains. Pensons ici aux attentats contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya de 1998, qui avaient fait 224 morts, dont 12 Américains. Il y a aussi l’attaque contre le destroyer lance-missiles USS Cole de la marine des États-Unis, le 12 octobre 2000. Ce navire de guerre a été frappé par une embarcation piégée alors qu’il était dans le port d’Aden, au Yémen, ce qui avait emporté 17 marins américains.

Ces évènements positionneront ben Laden, hébergé par les talibans, comme l’ennemi numéro 1 des États-Unis. Les attentats contre les ambassades du Kenya et de la Tanzanie signeront la mort du projet d’oléoduc et de gazoduc et amèneront l’Amérique à prendre les talibans en grippe. On connaît la suite. Ce sont les mêmes talibans que les États-Unis reviendront traquer en 2001 pour les punir d’avoir accueilli et protégé le cerveau des attentats du 11-Septembre, ben Laden.

Dernier coup de poignard

Le dernier coup de poignard asséné dans le dos des Américains, c’est ce qui se joue présentement. Ce sont les mêmes barbus chassés du pouvoir en 2001 qui reviendront en force et signeront avec les États-Unis un accord à Doha en 2020 pour fixer les conditions du retrait des troupes occidentales. Disons que pendant qu’ils signaient avec le gouvernement de Donald Trump, ils planifiaient visiblement de marcher très rapidement sur Kaboul. Ce qui a provoqué cette pitoyable et historique débandade de l’Amérique et ses alliés. Une humiliation qui sera certainement marquée à l’encre rouge dans les livres d’histoire.

Le plus lamentable dans cette tragique fin, c’est d’entendre les chefs d’État occidentaux, qui se dépêchaient d’exfiltrer leurs citoyens et partenaires de l’aéroport de Kaboul, se présenter devant les caméras pour brandir encore les épouvantails de sanctions économiques contre les talibans. Les mêmes menaces creuses qu’on a dégainées face à la Russie annexant la Crimée ; aux dérives autoritaristes de Recep Tayyip Erdoğan ; à la Chine dans le dossier de Hong-Kong ; à la junte militaire qui a confisqué le pouvoir et massacré les jeunes en Birmanie ; au régime iranien ; à Alexandre Loukachenko en Biélorussie… Blablabla… !

J’ai entendu un analyste géopolitique russe dire dans une émission française que lorsque les services de renseignement russes ont vu les Occidentaux entrer à Kaboul, ils rigolaient dans leur barbe. Comme dirait mon grand-père, ils ont souhaité aux Américains d’avoir la force qui habite celui qui a osé attraper la queue d’un lion et qui devra s’accrocher solidement, car lâcher n’est plus une option. L’Amérique s’est accrochée à la queue du félin pendant 20 ans avant de lâcher dramatiquement sa prise.

Ironiquement, au tout début de leur aventure en Afghanistan, ce sont les Américains qui souhaitaient faire vivre aux Soviétiques leur Viêtnam dans ce pays. Finalement, ce sont eux qui y connaissent une fin de campagne dont les images rappellent drôlement la chute de Hô Chi Minh-Ville, appelée aussi Saigon.

On comprenait tous la décision américaine d’aller chasser les commanditaires du 11-Septembre en Afghanistan. Mais entre une campagne punitive et la volonté de se substituer à la souveraineté du peuple afghan, il y a une grande différence. Entendons-nous bien, je trouve épouvantable le sort réservé aux femmes afghanes et je n’ai aucune sympathie pour ces barbus à la vision phallocratique et rétrograde. Ce que j’essaye de dire, c’est que même si la démocratie est une chose fantastique, il est préférable de catalyser l’adhésion d’un peuple aux valeurs démocratiques plutôt que de vouloir lui faire réaliser par la force, en quelques années, un changement dont la mise en place a nécessité quelques siècles au monde occidental.

Pour terminer ce très long texte, permettez-moi de dire que j’ai une pensée pour les femmes afghanes à qui on a fait miroiter la lumière pendant une vingtaine d’années avant de plier bagage et laisser la pénombre se rabattre si rapidement sur elles. Je souhaite aussi à la jeunesse afghane d’avoir elle-même un courage à la hauteur de la société dans laquelle elle veut vivre.

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