Pour en finir avec l’ambivalence d’Ottawa

Mélanie Joly n’a pas coupé les cheveux en quatre mercredi, alors qu’on l’interrogeait sur les représailles prévues par la Chine en réaction à la visite de Nancy Pelosi à Taiwan.

Cette visite « ne peut pas être utilisée comme une justification pour des actions menaçantes », a-t-elle déclaré. La ministre des Affaires étrangères a appelé la Chine à apaiser les tensions plutôt qu’à jeter de l’huile sur le feu.

Sa sortie publique était rassurante. Continuer de faire preuve de fermeté face à Pékin, au sein des démocraties, est primordial. Tous les ministres des Affaires étrangères des pays du G7 ont d’ailleurs tenu un discours similaire.

Le problème, c’est que le Globe and Mail nous apprenait, le jour même, avoir obtenu une ébauche de la stratégie indopacifique – sur laquelle travaille actuellement le gouvernement fédéral – où l’on ne mentionne jamais la Chine de façon explicite.

On n’ose pas, par exemple, y aborder le péril que le pays représente pour les démocraties libérales comme le Canada. Ou la menace qu’il pose pour la stabilité de la région indopacifique. Ou encore la précarité de la relation commerciale entre nos deux pays et l’incertitude croissante à laquelle fait face le milieu des affaires d’ici.

C’est un non-sens.

Vous imaginez un peu si Ottawa préparait une stratégie pour les Amériques et décidait de ne pas mentionner explicitement les États-Unis !

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Selon les sources du Globe and Mail, Mélanie Joly serait « déterminée à réparer les relations avec Pékin ».

Or, à Ottawa, mercredi, on disait malgré tout vouloir prendre la Chine de front dans la stratégie indopacifique.

Le document évoqué est « un document rédigé par Affaires mondiales Canada contenant des idées préliminaires du Ministère transmis au cabinet de la ministre », nous a dit une source gouvernementale. Il aurait été jugé « insatisfaisant ».

« Il est évident que l’avenir des relations Canada-Chine doit faire partie de cette stratégie », a pour sa part déclaré Adrien Blanchard, attaché de presse de la ministre Joly.

Tant mieux.

Si une stratégie qui ne mentionnait pas la Chine explicitement avait été publiée, la cote de crédibilité du Canada quant à son attitude à l’égard de Pékin aurait chuté encore un peu plus.

Recoller les pots cassés ne veut pas dire marcher sur des œufs pour ne pas effaroucher le régime chinois.

On peut tenter de maintenir de bonnes relations avec lui tout en reconnaissant que la Chine est une puissance décomplexée dont le comportement est inquiétant.

En faire fi serait se bercer d’illusions quant à la vraie nature du pays.

Ce serait aussi faire preuve d’une vision nostalgique de la Chine qui confine à la naïveté. Notre relation avec le pays doit être gérée avec poigne et habileté. Pas avec candeur et idéalisme.

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Notre mollesse et nos tergiversations face à la Chine ont été flagrants ces dernières années. À preuve : notre manque d’aplomb dans le dossier d’Huawei et, justement, le fait que nous n’avons pas encore vu la couleur de la stratégie indo-pacifique.

Le sujet s’est même retrouvé au cœur des audiences de confirmation de l’actuel ambassadeur des États-Unis au Canada, David Cohen, en septembre 2021.

« Nous attendons tous que le Canada publie son cadre pour sa politique globale sur la Chine », avait-il dit, en prenant soin d’ajouter qu’il souhaitait que « les politiques du Canada reflètent ses paroles quant au traitement réservé à la Chine ».

Entre-temps, le Canada s’est vu ignoré quant à d’importantes initiatives pilotées par Washington dans la région indopacifique.

Notamment le Cadre économique pour l’Indo-Pacifique (IPEF), un nouveau partenariat annoncé par Joe Biden à Tokyo il y a quelques semaines. Et le pacte de sécurité signé l’an dernier par Washington avec l’Australie et le Royaume-Uni (AUKUS). Le président américain avait par la suite dit que les États-Unis n’ont « pas d’allié plus proche ou plus fiable que l’Australie ».

Notre ambivalence face à la Chine est connue – et déplorée – depuis trop longtemps. Si bien que le Canada subit les conséquences de son inaction. Il est plus que temps d’y remédier.

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