Fonds de croissance autochtone

Un premier investisseur privé brise la glace

Trois millions, pour un fonds d’investissement, ça peut sembler anodin. Mais pas quand il s’agit d’un fonds de croissance autochtone au Canada, mis sur pied il y a un an avec 150 millions des deniers publics fédéraux, et qui a accueilli cette semaine son premier investisseur privé, Block, une entreprise techno de San Francisco.

L’enthousiasme est palpable, en tout cas, dans la voix de Jean Vincent, président du conseil d’administration de l’Association nationale des sociétés autochtones de financement (ANSAF), qui gère ce fonds de croissance. Au bout du fil, le résidant de la réserve huronne-wendat de Wendake, en banlieue de Québec, rêve à voix haute.

« Ce premier investisseur privé, c’est quelque chose qu’on avait dans notre mire. Ce fonds, on aimerait le monter jusqu’à 500 millions, ça pourrait être encore plus que ça. On veut qu’il soit bien structuré et de qualité institutionnelle, que les investisseurs qui vont y mettre de l’argent voient leur capital remboursé avec rendement. »

— Jean Vincent, président du conseil d’administration de l’Association nationale des sociétés autochtones de financement

Les 150 millions – maintenant 153 – du fonds seront redirigés vers les 50 institutions financières autochtones (IFA) établies au Canada, dont 5 au Québec. Un seul investissement a été confirmé jusqu’à maintenant, 10 millions avancés en mars dernier à la Nuu-chah-nulth Economic Development Corporation, une IFA située sur l’île de Vancouver.

Plus nombreux, plus ambitieux

La lenteur apparente des procédures n’inquiète pas M. Vincent. Ce comptable de formation préside en outre deux IFA québécoises, la Société de crédit commercial autochtone et la Société d’épargne des Autochtones du Canada. « On parle d’une société en commandite, c’est quand même assez complexe, avec des partenaires publics et privés. La demande est là, à un moment donné ça va exploser. Et ça va aller de plus en plus vite une fois que les institutions vont être qualifiées, qu’elles vont faire de la publicité. »

Les projets sont extrêmement variés et touchent à peu près tous les secteurs d’activité des communautés autochtones : ressources naturelles, tourisme, hôtellerie, construction, dépanneurs, stations-service, supermarchés, des projets tant communautaires que privés, avec « quelques petites entreprises qui touchent à la techno, mais je dirais que ce n’est pas notre gros secteur d’activité », précise M. Vincent.

Le hic, c’est que le financement est très difficile à trouver pour les projets autochtones, qui sont de plus en plus nombreux et ambitieux. Qu’il ait fallu près d’un an pour obtenir 3 millions auprès d’une entreprise américaine le démontre amplement. À titre d’exemple, au Canada en 2021, le capital de risque a attiré des investissements de 14,7 milliards dans 752 transactions, selon une étude de BDC Capital.

« On a une œuvre d’éducation à faire auprès des marchés financiers », résume pudiquement M. Vincent.

Trois obstacles

Il rappelle que l’ANSAF a fait un usage exemplaire des 240 millions accordés par Ottawa pour sa fondation à la fin des années 1980. « On a accordé 50 000 prêts pour une valeur de 3 milliards. Le capital de 240 millions existe encore, il continue à faire des petits. Cette histoire, il faut la conter aux investisseurs, les apprivoiser, il faut qu’on se fasse connaître. »

Les obstacles sont bien connus. Il y a d’abord l’article 89 de la Loi sur les Indiens, qui établit que les biens d’un « Indien » ou d’une bande établis dans une réserve ne peuvent être saisis… ou faire l’objet d’une hypothèque. Rénover cette loi vétuste datant de 1876 est « un casse-tête politique », résume M. Vincent.

L’éloignement des collectivités autochtones, les difficultés extrêmes d’accès physique dans certains cas ou l’absence d’internet rendent problématique l’obtention de services bancaires, note-t-il.

« Les Autochtones ont leur culture, des différences culturelles qui font que ça se passe un peu différemment. Ça crée chez les institutions financières conventionnelles un sentiment que c’est un marché plus à risque. »

— Jean Vincent, président du conseil d’administration de l’Association nationale des sociétés autochtones de financement

Réduire par des investissements les écarts de richesse entre les Autochtones et le reste de la population canadienne est pourtant « une initiative qui va dans le sens de la réconciliation », estime-t-il. Il évalue à 200 milliards les investissements nécessaires « pour mettre les Premières Nations à niveau ». L’Assemblée des Premières Nations, en avril dernier, établissait que les besoins du 1,7 million d’Autochtones au pays étaient de 44 milliards sur 10 ans uniquement au chapitre de l’habitation.

L’organisme se désolait en outre que le budget fédéral 2022 ne prévoyait que 11 milliards sur 6 ans pour les priorités autochtones. Le gouvernement Trudeau, lui, estimait plutôt ses investissements à 28 milliards.

100 millions US

Montant total du « fonds d’impact social mondial » établi en 2020 par Block, anciennement Square, entreprise de paiement électronique appartenant au fondateur de Twitter, Jack Dorsey

SOURCE : BLOCK.XYZ

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