Industrie du jeu vidéo

Plusieurs cadres d’Ubisoft, dont certains travaillent à Montréal, sont visés par des allégations de harcèlement envers des employées.

Allégations d’inconduites sexuelles

Ubisoft dans la tourmente

Ubisoft, y compris ses studios de Montréal et de Toronto, est prise dans la tourmente #metoo ayant emporté l’industrie du jeu vidéo depuis quelques jours. Plusieurs de ses cadres sont visés par des allégations de harcèlement envers des employées, entre autres choses. Ubisoft a même suspendu vendredi deux de ses vice-présidents, dont le Montréalais Maxime Béland, selon l’agence Bloomberg.

Sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter, les témoignages de femmes décrivant des inconduites sexuelles de la part d’hommes en situation d’autorité dans l’univers du jeu vidéo en général et chez Ubisoft en particulier se sont multipliés depuis le début de la semaine. Ils vont de la dénonciation de commentaires déplacés à des accusations d’avoir étranglé une femme ou léché le visage d’une autre lors d’une fête, ou encore de s’être masturbé sous la table devant une collègue (voir autre onglet).

Après avoir annoncé le déclenchement d’enquêtes internes jeudi, Ubisoft a, selon l’agence Bloomberg, procédé vendredi à la suspension de M. Béland et de Tommy François, en plus de « nombreux autres employés ». Les deux hommes occupaient respectivement les postes de vice-président à l’éditorial, à Toronto, et de vice-président à l’éditorial et au service créatif, à Paris.

Joint en soirée vendredi, un porte-parole de l’entreprise à Montréal a refusé de confirmer ces suspensions ou de commenter le dossier en général, nous renvoyant seulement à la déclaration diffusée par l’entreprise dans la nuit de jeudi à vendredi.

« Nous sommes dédiés à créer un environnement inclusif et sécuritaire pour nos équipes, les joueurs et la communauté. Il est clair que nous avons échoué dans le passé. Nous devons faire mieux. »

— Extrait de la déclaration diffusée par Ubisoft

Plus tôt dans la journée, Maxime Béland avait lui aussi refusé de commenter les allégations dont il fait l’objet.

La tourmente avait aussi déjà emporté le directeur créatif du prochain opus de la célèbre franchise Assassin’s Creed, devant paraître cet automne.

« Je me retire de mon projet bien-aimé pour gérer correctement mes problèmes personnels », a écrit mercredi Ashraf Ismail, dans un message publié sur Twitter puis supprimé avec l’ensemble de son compte, mais repris par des médias spécialisés.

« Les vies de ma famille et la mienne sont brisées. Je suis profondément désolé pour tous ceux qui ont été blessés par cela. Il y a des centaines de personnes talentueuses et passionnées qui s’efforcent de créer une expérience pour vous et qui ne méritent pas d’être associées avec ça. Je leur souhaite le meilleur. »

Ashraf Ismail travaillait au studio montréalais d’Ubisoft. Yannis Mallat, qui dirige les opérations d’Ubisoft au Canada depuis 2006, n’accordait pas d’entrevue, vendredi.

Sexisme « systémique »

« Pour moi, ce n’était qu’une question de temps avant que ça éclate », juge Gabrielle Trépanier-Jobin, professeure en jeux vidéo et industries culturelles à l’UQAM, qui parle d’un sexisme « systémique » au sein de l’industrie. Ce sexisme remonte aux débuts de l’industrie dans les années 70, observe- t-elle. La représentation des personnages féminins, malgré des progrès récents, en est selon elle le reflet.

Le pourcentage de femmes dans l’industrie québécoise du jeu vidéo est difficile à mesurer, indique la professeure, qui amorce justement des travaux sur la place de la femme dans ce secteur. En 2016, une étude de TechnoCompétences l’évaluait à 16 %, dont seulement 5 % à 10 % dans les métiers de production.

Même physiquement distancés par le travail à la maison, les milliers d’employés d’Ubisoft Montréal sont sur les dents depuis quelques jours, ont indiqué des sources à l’interne. On craint les répercussions des révélations sur l’entreprise ou certains de ses projets, dont les responsables sont la cible de ces allégations.

Absence fréquente de conséquences

Pour un ancien gestionnaire de l’industrie du jeu vidéo, qui n’a pas voulu être nommé parce que son nouvel employeur ne l’autorise pas à parler aux médias, l’absence fréquente de conséquences pour les employés dénoncés est en partie attribuable à l’importance accordée au talent dans cette industrie. « Il y a un côté “star-system” qui fait en sorte de protéger les gens qui ont du talent », observe-t-il, en notant que l’importance du problème varie d’une entreprise à l’autre.

La controverse est née au cours du week-end dernier avec la publication de messages montrant d’abord du doigt des joueurs et autres acteurs de l’industrie pour des gestes principalement survenus lors d’évènements liés au jeu vidéo. L’échange s’est rapidement embrasé et concentré sur des comportements survenus au sein même des entreprises, en particulier des studios d’Ubisoft à Montréal, Toronto, San Francisco, au Brésil ou en Suède.

« J’arrivais en tremblant au travail »

D’anciennes employées d’Ubisoft livrent des témoignages troublants

D’anciens employés ont livré des témoignages troublants

Natasha Bouchard a travaillé 12 ans chez Ubisoft à Montréal, de 1998 à 2009. Un jour, elle a reçu un message d’un collègue assis juste devant elle, à la même table de travail : « J’ai la main dans mes pantalons et je me crosse. »

Cette fois, l’homme en question a été réprimandé et a perdu son poste, se souvient Mme Bouchard, qui a publié vendredi un message sur Facebook relatant quelques épisodes douloureux reliés au sexisme. Mais ce ne fut pas toujours le cas. D’autres, au contraire, ont poursuivi leur ascension vers les sommets.

« Depuis mon message sur Facebook, a-t-elle raconté à La Presse, d’anciens collègues m’écrivent pour me dire : “Je suis désolé de ne pas avoir vu ça.” Je trouve ça cool que bien des gars de l’industrie nous appuient et dénoncent. Une fille m’a dit : “Je pourrais écrire un livre tellement il y a de choses à raconter !” »

Une autre ancienne employée d’Ubisoft, qui a demandé la confidentialité pour décrire une expérience qu’elle juge « très troublante », affirme avoir vécu un « règne de terreur » sous la férule de l’un de ses patrons de l’époque, au début des années 2000. Elle se souvient notamment d’avoir dû se sauver en douce du travail lors d’évènements de type « 5 à 7 » au cours desquels il était régulièrement « saoul mort ».

« Puis, j’ai commencé à développer une relation amoureuse avec l’un de ses amis. Quand il l’a découvert, il a muté mon copain sur un plus petit projet. Je me suis alors sentie menacée. Il s’accotait au-dessus de mon épaule à mon bureau. J’arrivais en tremblant au travail. »

Quand elle s’est finalement plainte aux ressources humaines, son interlocutrice a figé : elle entretenait elle-même une relation avec ledit patron.

« Le lendemain, mon poste était affiché sur le babillard. Le vendredi, je ne pouvais plus me brancher à mon ordi. »

— Une ancienne employée d'Ubisoft

Pas d’aide des ressources humaines

Le service des ressources humaines de l’entreprise est maintes fois montré du doigt dans les témoignages aperçus en ligne ou recueillis directement.

« On ne peut pas faire confiance à ces services », estime l’auteure Kim Belair, cofondatrice de la firme d’écriture de scénarios Sweet Baby, qui a travaillé au sein de différentes entreprises de l’industrie, dont Ubisoft.

« J’ai essayé plusieurs fois, dans différentes entreprises. Les services des ressources humaines protègent les gens qui ont le pouvoir. Plusieurs personnes m’ont dit la même chose. Une fois la situation dénoncée, il faut souvent choisir entre le fait d’accepter l’abus et continuer de travailler sur un beau projet ou s’éloigner de la source du problème, mais se faire muter.

« Ce n’est pas Ubisoft, le problème, mais l’industrie, qui est contrôlée par des personnes qui ne respectent pas les gens qui sont dans la marge. On voit peu de femmes dans des rôles de pouvoir, rarement des gens noirs dans des positions de leaders. »

Jay Acevedo, ancien porte-parole de l’entreprise, a raconté cette semaine, sur Twitter, avoir porté plainte aux ressources humaines contre un collègue aux méthodes « douteuses », de qui une collègue s’était plainte auprès de lui.

« Je me souviens avoir dit à une collègue à l’époque : “Sois prudente et ne sois jamais seule avec lui” », a-t-il écrit. « Je l’ai dénoncé, et rien n’a été fait », a-t-il ajouté.

Abus de pouvoir

Le problème ne concerne pas que les inconduites sexuelles, mais les abus de pouvoir en général, note une autre femme, qui a quitté Ubisoft récemment après y avoir passé plusieurs années et qui ne voulait pas être nommée par peur de représailles.

« Ceux qui ont un comportement de rock star sont valorisés, et leurs abus de pouvoir sont tolérés. J’ai vu des gestionnaires exprimer leur colère en renversant des tables et en frappant des murs. »

— Une ancienne employée

« Les comportements néfastes, violents et l’intimidation sont faits aussi envers les hommes. Ce n’est pas une question de vouloir grimper dans l’entreprise ; c’est toléré et accepté simplement pour garder son poste. De toute façon, les femmes ne peuvent pas grimper les échelons chez Ubisoft », poursuit-elle.

Avant de se joindre à Ubisoft, elle avait déjà eu une expérience troublante durant laquelle le service des ressources humaines de son employeur précédent s’était avéré inutile. L’un de ses quelque 80 collègues masculins s’intéressait à elle « de façon très intense », la couvrant notamment de cadeaux malgré son manque d’intérêt réciproque clairement affiché.

« Quand je suis allée voir les ressources humaines, on m’a dit : “Il est en admiration devant toi, c’est normal, c’est un nerd, il n’est pas habitué de voir des filles.” Les RH ne voulaient rien faire, et moi, j’avais peur. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.