visages du délestage

Ils ont vu leur opération reportée à cause de la pandémie, souvent plus d’une fois. Ils racontent leur douleur.

Guy Lalonde avait les deux hanches « complètement usées ». Incapable de marcher et de travailler, il a fait remplacer l’une d’elles en octobre dans une clinique privée de Laval. Et s’apprête à faire remplacer l’autre ce jeudi. Coût des deux opérations : 44 000 $.

« Il y avait trop d’attente au public, c’était au moins une année. Je n’étais plus capable de rien faire. J’avais tellement mal que mon médecin de famille m’a prescrit du Dilaudid. Il fallait que je me fasse opérer vite. J’ai décidé d’aller au privé », explique l’avocat de 57 ans.

D’autres n’ont pas cette chance. Ni ces moyens. La quasi-totalité de ceux qui gonflent les listes d’attente vont se faire opérer au public. Combien sont-ils ? Selon les dernières données, ce sont 140 000 opérations qui sont en attente d’être réalisées. C’est 10 000 de plus qu’il y a quelques semaines à peine. Signe que l’opération de délestage s’accélère.

Derrière ces statistiques, il y a des gens et des drames humains. En principe, le report des interventions chirurgicales épargne ceux dont la situation est très grave, mais ça peut toucher de façon importante la vie de ceux qui doivent attendre, parce qu’ils souffrent ou qu’ils ont des incapacités, sans compter l’inquiétude.

« Qu’est-ce qui va arriver avec mon cas ? »

Brigitte Unterberg attend de se faire opérer à une hanche depuis un an et ne voit pas le jour où elle va passer sous le bistouri.

« J’ai une bursite qui ne guérit pas, malgré de la physiothérapie et des infiltrations à la cortisone, précise-t-elle. Je suis un cas particulier. Ce n’est pas ma première chirurgie orthopédique. J’en ai déjà eu trois. »

« Qu’est-ce qui va arriver avec mon cas ? », se demande-t-elle.

« Mon chirurgien a accepté de m’opérer en janvier 2020. En novembre, j’ai su qu’il n’avait pas encore rattrapé son retard du printemps. »

— Brigitte Unterberg, patiente en attente d’une opération à une hanche

Gestionnaire de projet, Mme Unterberg, 45 ans, a des problèmes articulaires depuis l’âge de 15 ans.

« Je ne suis pas en train de mourir »

Michel Choinière endure lui aussi son mal. L’opération qu’il devait subir au dos, le 27 novembre, a été repoussée une première fois au 9 décembre. Puis, une deuxième fois, à une date inconnue.

« La semaine dernière, l’adjointe de mon médecin m’a dit qu’à cause de la COVID-19 et du délestage, il n’y a pas d’opérations, c’est sûr, en janvier et en février, et il n’y en a possiblement pas en mars. Donc, ça peut aller en avril, au plus vite », dit l’homme d’affaires de 64 ans.

M. Choinière souffre de sténose depuis un accident de la route survenu en septembre 2015.

« Dans les cinq premières années, j’ai appris à vivre avec la douleur. »

— Michel Choinière, patient en attente d’une opération au dos

« C’était quand même correct. Mais depuis quatre mois, c’est reparti. Je ne suis pas en train de mourir, mais c’est sûr et certain que ce n’est pas le fun. Tu deviens maussade, de mauvaise humeur », dit-il.

La liste d’attente s’allonge

Mais ce délestage, qui touche de plus en plus de patients, dont certains en attente d’une greffe de rein à partir d’un donneur vivant, d’une coloscopie ou d’une prothèse de genou, n’est rien par rapport à ce qui guette les Québécois si la pression sur les hôpitaux continue à s’accentuer, et qu’on en arrive au stade où il faut choisir ceux qu’on admet aux soins intensifs et ceux qu’on refuse.

On n’en est pas encore là, mais les conséquences seront lourdes.

Il faut rappeler que la longueur des listes d’attente n’a rien de nouveau. Il y a un an, avant la COVID-19, il y avait beaucoup de patients en attente d’une intervention chirurgicale au Québec : 114 000 pour la période du 8 novembre au 5 décembre 2019.

Cette liste risque de s’allonger encore plus parce que le délestage se poursuit de plus belle. Les activités chirurgicales ont diminué d’environ 50 % au Québec.

Un système en péril

Selon le président de l’Association québécoise de chirurgie, le DSerge Legault, ça va prendre au moins deux ans à rattraper.

« Le système de santé est vraiment en péril, affirme-t-il. Il est minuit moins une. Les gens sont à bout de souffle. Plus de la moitié des cas sont retardés. »

« C’est difficile de comprendre le drame humain que tout le monde vit. On parle des patients, mais pour l’équipe de soins, aussi, c’est la même chose. C’est pas drôle. »

— Le Dr Serge Legault, président de l’Association québécoise de chirurgie

Selon l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS), il y a 50 % de risques qu’on dépasse sous peu les capacités du réseau de la santé dans la grande région de Montréal. « Un risque de dépassement des capacités dédiées d’ici les trois prochaines semaines est réel (plus de 50 %), d’autant plus que près des trois quarts des lits réguliers et deux tiers des lits de soins intensifs désignés pour les patients COVID-19 sont déjà occupés. »

Dans un premier temps, il pourra être possible de faire appel aux régions qui ne sont pas autant touchées et qui ont encore des ressources disponibles.

Dans un second temps, un protocole de priorité pour l’accès aux soins intensifs a été élaboré pour prévoir le pire : qui sera admis et qui recevra des « soins alternatifs ».

Un protocole de catastrophe

« Grosso modo, un protocole de priorisation, ce que ça essaie de faire, c’est de sauver le plus grand nombre de vies possible. Donc, éviter qu’il y ait plus de monde qui meure. C’est un protocole de catastrophe. C’est vraiment le dernier recours quand on ne peut plus transférer personne, quand on est sursaturé », explique Marie-Ève Bouthillier, chercheuse en éthique clinique et présidente du comité d’experts chargé de concevoir le protocole.

« Comment ça marche ? Quand on atteint ce point de rupture, une équipe de trois personnes (deux médecins et un éthicien) se met en place, et c’est elle qui prend toutes les décisions d’admission et de congé pour les soins intensifs, poursuit-elle. On veut optimiser ce qui se passe là. On veut donner les ressources rendues rares aux patients qui vont en bénéficier le plus. Donc, ceux qui vont avoir le meilleur pronostic. »

« En temps normal, c’est les patients les plus malades qui vont aux soins intensifs. Là, c’est ceux qui ont la meilleure chance de s’en sortir. »

— Marie-Ève Bouthillier, chercheuse en éthique clinique

L’intensiviste Joseph Dahine, du CISSS de Laval, aussi membre du comité d’experts, note que le réseau fait « des pieds et des mains pour augmenter les ressources humaines et matérielles ».

« Parce que la dernière chose qu’on veut faire, c’est [choisir] quelle vie sauver et quelle vie ne pas sauver, insiste-t-il. Pour l’instant, on veut traiter le plus de patients possible. On est encore capables de le faire. Mais un moment donné, si la tendance se maintient, il se peut qu’on ne soit plus capables. C’est pas infini, c’est pas de la magie. Il va peut-être falloir mettre le protocole en application et c’est bien inquiétant, mais c’est la laide vérité. »

Les patients qui seront mis en priorité, advenant le point de rupture du système de santé, sont ceux qui ont plus de 80 % de chances de s’en sortir. « ll ne faut pas penser à l’individu, il faut penser à la collectivité quand on prend ces décisions-là, ajoute le DDahine. C’est le seul critère pour prendre la décision. »

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