Cinéma

Timothée Chalamet tourne le dos aux clichés

Paris — Sous ses airs d’adolescent, l’acteur franco-américain ose tout : tomber amoureux d’un archéologue dans Call Me by Your Name, qui le révéla en 2017, jouer les messies, quatre ans plus tard dans Dune, le film qui en fit un nouveau dieu de Hollywood. Aujourd’hui, il dévore ses victimes dans Bones and All. Pas de quoi effrayer ses 18 millions d’abonnés sur Instagram. À 26 ans, l’ex-amoureux de Lily-Rose Depp vient de s’offrir une villa à 11 millions de dollars à Beverly Hills. Mais c’est de Chambon-sur-Lignon, le village de ses grands-parents, qu’il garde ses meilleurs souvenirs.

Parfois les fées se penchent sur les berceaux. Il arrive même qu’elles tombent dedans. À la grande loterie de la vie, Timothée Chalamet a raflé le gros lot. Beau comme un bronze romain, le cheveu fou, l’œil espiègle, la mâchoire préraphaélite, il est, à 26 ans, l’acteur le plus coté de sa génération, une nouvelle étoile du 7e art et la coqueluche des couturiers. Ce jeune homme chante, danse, joue de deux instruments et parle trois langues. Sans doute sait-il aussi marcher sur les mains et fabriquer des meubles. Ce n’est pas très sport. La concurrence est écrasée. Il y a certainement un loup.

Regardons-y de plus près. Chalamet, vos papiers ! Nationalité : américaine. D’origine française par son père (journaliste), d’ascendance russo-autrichienne par sa mère (actrice à Broadway avant de se reconvertir dans l’immobilier). A grandi à New York, quartier de Manhattan. Traumatismes dans l’enfance et/ou problèmes financiers : néant. Fréquente les bonnes écoles et intègre à l’issue la LaGuardia High School of Music & Art and Performing Arts, établissement pour artistes en devenir.

Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point l’âge de la majorité. À 17 ans, Christopher Nolan lui offre un petit rôle dans sa fresque de science-fiction familiale Interstellar. Un petit rôle dans un grand film vaut souvent mieux que la réciproque. Trois ans plus tard, Chalamet crève l’écran dans le chef-d’œuvre de Luca Guadagnino, Call Me by Your Name, adaptation d’un roman d’André Aciman. Cette fois l’intrigue tourne autour de son personnage, un adolescent pâle et mélancolique qui tombe sous le charme d’un solaire doctorant (Armie Hammer) le temps d’un brûlant été italien.

Nommé l’année suivante pour l’Oscar du meilleur acteur, il devient le plus jeune comédien en lice dans cette catégorie depuis plus de 80 ans. Les médias se pâment unanimement devant ce talent brut et la chalamania saisit le monde entier. Les réalisateurs se bousculent pour l’engager.

Virtuose de la pirouette

À ce régime, un humain normalement constitué aurait pris le melon. Lui non. Les plombs de Chalamet n’ont pas sauté. À longueur d’interviews, tout sourire, il cabotine, minaude et redouble de gratitude pour ses pairs. Jamais il n’oublie de remercier ses partenaires à l’écran, son réalisateur, les techniciens et ses parents, qui l’ont si bien élevé. On le dit merveilleusement, extraordinairement, suprêmement humble et chacun loue sa simplicité, son naturel, sa maladresse même.

Quand, en pleine promotion de Call Me by Your Name, dans un théâtre bondé, il se balance négligemment sur sa chaise, bascule en arrière et se retrouve les quatre fers en l’air, la salle entière l’acclame. Ses gaffes ont du génie. Il est un virtuose de la pirouette. Ce jeune homme est si habile qu’il peut se permettre d’être malhabile ; tellement à l’aise qu’il s’offre le luxe de jouer les timides.

Mais surtout il est un acteur engagé. Cela compte dans notre époque où le seul talent ne suffit plus. Ce n’est pas tout de s’investir pour une ou plusieurs causes, encore faut-il savoir les choisir. Certaines paient mieux que d’autres. Ne reculant devant aucune audace, Chalamet s’est engagé pour le climat et contre l’oppression des femmes. Manifestement, le réchauffement climatique n’est pas son truc et les violences faites aux femmes non plus.

On le cite régulièrement parmi les personnalités qui nous délivreront de la « masculinité toxique ». En effet, Timothée Chalamet semble s’être affranchi de certains codes liés à la virilité de l’homme d’autrefois.

« Comment Timothée Chalamet m’a fait croire à l’homme nouveau » : c’est le sous-titre du dernier essai d’Aline Laurent-Mayard, paru il y a quelques jours.

Pour information, « l’homme d’autrefois » est celui qui exhibait ses poils de torse et roulait des mécaniques. Chalamet pour sa part ne roule aucune mécanique, dont il est par ailleurs assez dépourvu. Peu importe, les gros durs sont passés de mode. Chalamet, physique androgyne, porte régulièrement des combinaisons pailletées sur les tapis rouges et, preuve de son extrême avant-gardisme, il est apparu en dos nu à la dernière Mostra de Venise. C’est un rebelle. Mais un rebelle des temps modernes : lisse, laqué, sans accroc.

Une malédiction pour les échotiers qui se languissent de le voir commettre un impair. Une frasque amoureuse leur suffirait. Peine perdue, il y eut bien une amourette d’adolescence avec Lourdes, la fille de Madonna, puis avec Lily-Rose Depp, la fille de l’ex-mari d’Amber Heard et de Vanessa Paradis, mais Chalamet reste discret et se révèle bon camarade.

Après Arnie et Woody

Longtemps il fut l’ami fidèle de l’acteur Armie Hammer. Du moins jusqu’à ce que celui-ci voie sa carrière interrompue net à la suite d’accusations de cannibalisme et d’agressions sexuelles… Aujourd’hui âgé de 36 ans, Hammer l’anthropophage a été banni de Hollywood. Aux dernières nouvelles, il vivrait d’expédients aux îles Caïmans. Rien à craindre pour « Timmy », qui se nourrit essentiellement de crudités.

À ce jour, il n’a commis qu’une erreur : tourner avec Woody Allen. C’était en 2018. Dans la vague du mouvement #metoo, les accusations d’attouchements sexuels du réalisateur sur sa fille Dylan, en 1992, refont les gros titres. La sortie d’Un jour de pluie à New York est repoussée avant d’être définitivement annulée outre-Atlantique. Qu’importe si les faits, que le réalisateur a toujours niés, sont prescrits par la justice. Dans la tourmente, Chalamet s’excuse publiquement d’avoir tourné pour le réalisateur d’Annie Hall et annonce qu’il reverse l’intégralité de son cachet à des associations féministes et LGBT.

Dans son autobiographie parue en 2020, Woody Allen, un peu amer, l’accuse de l’avoir trahi pour préserver ses chances de remporter l’Oscar du meilleur acteur. Lequel Oscar échoira finalement à Gary Oldman. Leonardo DiCaprio lui-même a dû attendre sa 40e année pour décrocher la récompense suprême. À cent contre un, nous parions que Chalamet n’aura pas à patienter si longtemps.

Depuis son acte de contrition, l’acteur est notamment apparu dans Les filles du docteur March, de l’étoile montante du cinéma indépendant Greta Gerwig, avant de décrocher en 2021 le rôle phare dans le spectaculaire Dune de Denis Villeneuve. Maintes fois retardé par la pandémie, le film aurait à ce jour généré plus de 400 millions de dollars de recettes à la Warner. Et tant pis si la performance de l’acteur principal n’a pas cette fois convaincu tous les critiques : on annonce d’ores et déjà le second volet pour 2023.

Chalamet sera aussi Willy Wonka, le personnage de Charlie et la chocolaterie, dans un « musical » librement inspiré du roman de Roald Dahl. Et le 23 novembre, nous le retrouverons dans le nouveau Guadagnino, Bones and All, présenté comme une « romance cannibale » … Il faudra cette fois compter sans Armie Hammer.

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