46e Festival international du film de Toronto

Ils attendaient Jessica

Toronto — Ils étaient au poste, dès 9 h, devant l’entrée des artistes du Roy Thomson Hall. Une demi-douzaine de chasseurs d’étoiles, leur téléphone à la main, guettant l’apparition de l’un des lauréats des prix TIFF Tribute avant la conférence de presse la plus attendue du festival.

Une femme dans la jeune trentaine écrivait au feutre un mot destiné à Jessica Chastain sur un carton, suppliant la comédienne de venir la saluer et d’autographier une photo. Son cartable devait contenir une centaine de clichés de célébrités, toutes du même format.

« Ça se passe comment cette année ? », lui ai-je demandé.

« Ça ne vaut vraiment pas le déplacement », m’a-t-elle répondu du tac au tac.

« Il n’y a pas de tapis rouge, pas d’accès. C’est très décevant », a ajouté sa voisine.

« Moi, je ne prends que des photos et je n’en ai pas pris beaucoup depuis jeudi », m’a confirmé un photographe amateur, juché sur un marchepied, son appareil avec téléobjectif à la main.

Dans la salle, pour cette conférence de presse échevelée, se trouvait l’ensemble des artistes auxquels le Festival international du film de Toronto rend hommage cette année (une cérémonie sera télédiffusée le 18 septembre à CTV) : les comédiens Jessica Chastain et Benedict Cumberbatch, la chanteuse Dionne Warwick, et les cinéastes Danis Goulet, Alanis Obomsawin et Denis Villeneuve. D’Irlande, en vidéoconférence, s’est jointe à eux Ari Wegner, la directrice photo du splendidement rugueux, inquiétant et sensuel film de Jane Campion, The Power of the Dog.

Ces dernières années, plusieurs lauréats des TIFF Tribute Awards ont par la suite remporté un Oscar, notamment Joaquin Phoenix pour Joker, Anthony Hopkins pour The Father, Roger Deakins pour Blade Runner 2049 ou encore Chloé Zhao pour Nomadland. Ce qui fait dire à certains que Denis Villeneuve, Jessica Chastain et Benedict Cumberbatch sont bien en selle en prévision de la prochaine saison des remises de prix.

C’est pourtant la doyenne des lauréats, la magnifique Alanis Obomsawin, 89 ans, documentariste émérite, qui a « volé le show » samedi matin. Tous étaient pendus à ses lèvres alors qu’elle racontait des souvenirs de jeunesse et la révolte qu’elle avait ressentie devant l’assimilation des autochtones dans les pensionnats autochtones (sujet qui a d’ailleurs inspiré le premier long métrage de sa colauréate Danis Goulet, le percutant film de genre Night Raiders).

« On a appris à nos enfants à nous détester, a rappelé Alanis Obomsawin. Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose ! » Ce qu’elle a fait. Elle a réalisé, à ce jour, quelque 50 documentaires pour l’ONF, et elle ne compte pas s’arrêter.

Sur une note plus légère, elle a raconté comment, par un quiproquo, elle avait compris ce qu’était le cinéma. « Tous les enfants disaient qu’ils étaient allés aux vues. Je pensais que c’était un endroit. Alors j’ai demandé à mon oncle s’il y était déjà allé. » Cet oncle lui a suggéré de regarder le ciel et de décrire ce que lui inspiraient les formes mouvantes des nuages. « Il faut que vous fassiez un film avec ça ! », s’est exclamé Denis Villeneuve. Le cinéaste québécois était aussi à Toronto samedi pour la première nord-américaine de Dune, sa majestueuse adaptation du récit de Frank Herbert qui, si les dieux du cinéma – et du box-office – sont cléments, connaîtra, on l’espère, une suite.

« Les temps sont durs pour les salles de cinéma, a dit Villeneuve, lorsqu’on lui a demandé de revenir sur ses déclarations courageuses à propos de la distribution numérique. Je suis profondément et parfaitement convaincu que l’avenir du cinéma se trouve sur le grand écran. Nous avons besoin comme êtres humains de vivre des expériences communes. Nous avons la responsabilité de nous assurer que l’expérience en salle soit la meilleure qui soit. Il faut améliorer le système. Franchement, si votre cinéma a un système de son de 1979 et qu’il sent la pisse, ce sera difficile d’y attirer des gens ! »

Denis Villeneuve a tenu à ajouter, plus tard dans la conférence de presse, que « revisiter ses classiques » en ligne, notamment sur les plateformes Criterion et Mubi, lui avait « sauvé la vie » pendant la pandémie. Benedict Cumberbatch, qui aura droit ce dimanche à une conférence de presse à lui seul (il est mémorable en cowboy tranchant et tourmenté chez Jane Campion), a aussi redécouvert les films de Hitchcock dans la dernière année, tandis que la truculente Dionne Warwick, qui accompagne au TIFF un documentaire sur sa vie de chanteuse et de militante, dit avoir découvert Netflix et regardé en rafale la série Sherlock… mettant en vedette Cumberbatch.

« J’ai tourné six films à Toronto et deux à Montréal. Je me sens un peu Canadienne, si vous voulez bien de moi ! », a déclaré de son côté Jessica Chastain, qui présente à Toronto un film qu’elle a produit et dont elle est la tête d’affiche, The Eyes of Tammy Faye, de Michael Showalter (pour lequel certains lui prédisent une sélection aux Oscars), ainsi que The Forgiven, de John Michael McDonagh.

La comédienne est revenue sur son succès instantané, il y a une décennie, avec notamment The Tree of Life de Terrence Malick, Palme d’or à Cannes, et Take Shelter de Jeff Nichols, présenté au TIFF.

« Ma vie a changé immédiatement. Ça n’a pas été graduel. J’étais la saveur du moment, ce qui peut être une condamnation à mort pour une actrice ! »

— Jessica Chastain, sur son succès instantané

Quinze minutes après la conférence de presse, j’ai recroisé Jessica Chastain par hasard, rue Wellington, derrière le Roy Thomson Hall. Elle était allée rejoindre les badauds qui espéraient sa venue depuis deux heures. Elle s’est prêtée avec grâce, dans ses escarpins jaunes, au jeu des autographes et des égoportraits. Elle a pris des selfies avec tout ce beau monde. Ils étaient désormais deux douzaines de paparazzis du samedi. Ils étaient tous ravis. Les « Merci, Jessica ! » fusaient. La jeune trentenaire qui lui avait écrit un mot plus tôt lui a offert une boîte de sucres à la crème. « Elle est si gentille ! Et elle est toujours comme ça. Et elle arrive à marcher avec ces talons ! Je ne sais pas comment elle fait. » Moi non plus, franchement, je ne sais pas comment elle fait.

L’indolente Maria Chapdelaine

Après sa première mondiale cette semaine à Dolbeau-Mistassini, Maria Chapdelaine, nouvelle adaptation du célèbre roman de Louis Hémon par Sébastien Pilote, était présenté samedi à Toronto, en présence du cinéaste et de son interprète principale, Sara Montpetit. Le Maria Chapdelaine de Pilote est splendide, contemplatif, indolent, fait de clairs-obscurs, et baigné tour à tour dans une lumière rouge, bleue ou blanche. Les images de Michel La Veaux rendent magnifiquement la beauté sauvage comme la rigueur extrême du paysage. La belle musique sobre de Philippe Brault n’est jamais trop appuyée.

Les acteurs sont tous bons. Émile Schneider notamment, dans le rôle du coureur des bois François Paradis, et Martin Dubreuil dans celui d’un travailleur saisonnier embauché par les Chapdelaine (Sébastien Ricard et Hélène Florent) pour dessoucher leur terrain au nord du lac Saint-Jean. Le visage empourpré de timidité ou d’émoi amoureux de Sara Montpetit illumine l’écran comme le regard d’une muse d’un tableau de Renoir. La jeune comédienne joue à merveille la sourde détermination.

Sébastien Pilote, qui signe aussi le scénario, a évité l’écueil d’une révision historique édulcorée ou sentimentale de l’époque, si bien reconstituée. Le très talentueux cinéaste du Vendeur, du Démantèlement et de La disparition des lucioles propose une immersion dans l’histoire du Québec du début du dernier siècle, avec ses petites joies et ses grandes peines, physiques et psychologiques. Il illustre subtilement le joug de l’Église, le clivage urbain-rural, le besoin d’évasion de ces nouveaux colons.

Alors pourquoi n’ai-je pas été pleinement convaincu par Maria Chapdelaine ? Pas seulement parce que c’est un film qui prend son temps (2 h 38 min), au rythme de l’époque qu’il dépeint, avec une langueur qui peut devenir lourde. Surtout parce que Pilote est resté pour l’essentiel fidèle à ce roman du terroir, publié en 1913 et maintes fois adapté au cinéma. Et que, comme d’autres, j’ai été rebuté par cette lecture obligatoire et aride, sans grands ressorts dramatiques, dans mon parcours scolaire. Ma réconciliation avec ce récit, malheureusement, n’a pas eu lieu.

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