Tranna Wintour n’a peur de rien

Tranna Wintour sait depuis l’enfance qu’elle est une femme et sait depuis l’enfance que la scène lui appartient. Elle aura cependant mis plusieurs années à embrasser ces deux identités. Quelques mois après un séjour marquant dans la maison de Big Brother Célébrités, l’humoriste animera son premier gala comique, au Dr. Mobilo Aquafest. Rencontre avec celle qui a dû désapprendre la peur.

Tranna Wintour prononce le mot désir, puis se rétracte. « Ce n’est pas le bon mot. Je n’avais pas un désir de performer. J’ai toujours senti un besoin [elle appuie sur besoin] de m’exprimer dans la dimension de la performance. Mais j’ai ignoré ce besoin très longtemps pour plusieurs raisons, jusqu’à ce que j’arrive à un moment où ce n’était plus possible. »

Sur la terrasse d’un café de Verdun, son quartier depuis deux ans, l’humoriste parle avec l’assurance de celle qui a souvent été appelée à raconter le long chemin qui l’a menée jusqu’à elle-même. Il reste néanmoins dans sa voix un soupçon non pas de vulnérabilité, mais d’émotion vive. Tranna a raconté son parcours des dizaines de fois, mais cette histoire est trop importante pour qu’elle la restitue comme on dévide une cassette.

« La plus grande de ces raisons, c’était le manque de confiance dû à des années d’intimidation. Pour essayer de survivre [à l’école primaire et secondaire], j’ai dû tenter de me rendre invisible, ce qui est le contraire d’être une performeuse. Mais je savais que ce n’était pas moi, le problème, que c’était les autres », observe-t-elle.

« Je sentais que j’étais entourée par des idiots et qu’il fallait que je me protège, mais je pouvais m’imaginer qu’un jour, j’aurais mon moment à moi. J’étais en attente. »

— Tranna Wintour

Prise dans les limbes de l’exclusion, sous le coup des quolibets de ses tourmenteurs, Tranna parviendra néanmoins, confie-t-elle, à ne pas transformer la méchanceté dont elle était victime en haine d’elle-même. Elle a pourtant grandi à une époque où le vocabulaire qui lui aurait permis de nommer et de comprendre la transidentité ne se rendait pas jusque dans les foyers de la classe moyenne de Pierrefonds, où elle a vécu sa jeunesse auprès d’une mère aimante, Mona, et d’une sœur cadette.

À qui attribue-t-elle ce salutaire réflexe de protection ? À des icônes, comme Cher et Madonna, amies de toujours des communautés queer, qui l’ont investie de cette conviction qu’il y avait quelque part une place pour elle.

En cachette

L’affirmation de son identité de femme, au début de sa vingtaine, mènera bientôt à ses premières tentatives comiques, inspirées par la découverte des humoristes américaines Margaret Cho et Sandra Bernhard. En 2013, elle convie dans l’appartement d’une amie une poignée de spectateurs, à qui elle offre un one-woman-show d’une heure.

Cette première prestation de salon demeure, à ce jour, une expérience transformatrice – « je n’ai jamais été aussi stressée de ma vie » – dont elle émergera avec le début d’une foi en ses propres moyens. Elle se tourne vers le circuit des comedy clubs anglo, avant de créer des spectacles thématiques avec son ami Thomas Leblanc (dont Saint Céline, sur Céline Dion, à Zoofest), avec qui elle copilote la passionnante balado Chosen Family.

« Je pense que ne pas avoir cette compréhension totale de mon identité m’a empêchée d’atteindre le niveau de confiance dont j’avais besoin pour commencer ma carrière artistique. Dans mon enfance, ma créativité était comme une marque de féminité, et c’est à cause de ma féminité que j’étais une cible. C’est pour ça que ces deux choses sont liées. J’avais mis ma féminité et ma créativité en cachette. »

— Tranna Wintour

Tranna Wintour ne vit plus en cachette. Plus du tout. Sur le trottoir jouxtant la terrasse, une jeune femme s’arrête d’un coup et fait déferler sur l’humoriste, en se confondant en excuses et en oubliant de respirer, un torrent de compliments. « Mon épouse est une grande fan, lui lance-t-elle en anglais. Je suis tellement désolée de vous déranger, mais mon épouse va tellement être jalouse de moi ! Est-ce qu’on peut prendre une photo ? Elle était tellement fière de toi pendant Big Brother. »

En juillet 2021, Tranna Wintour proclamait sur la scène du gala Juste pour rire de Rita Baga et Jean-Thomas Jobin son ambition de devenir une vedette québécoise, chez les francophones. L’insularité de notre star-système fascine depuis longtemps cette anglo, une ardente admiratrice de Mitsou, qui a égrainé de nombreuses heures devant MusiquePlus et qui parle un excellent français. « La dernière étape de ce plan, c’était de participer à Big Brother. » Prenez garde à ce dont vous rêvez, même à la blague : quelques semaines plus tard, l’équipe de la téléréalité lui tendait son laissez-passer.

Malgré ses nombreuses appréhensions, cette première expérience intense des caméras aura essentiellement été agréable et, surtout, bénéfique à sa renommée. Sans entrer dans la maison avec la mission de faire œuvre utile, Tranna aura forcément contribué – c’est là tout le pouvoir de la télé – à normaliser la transidentité. Elle espère que cette part de qui elle est soit de moins en moins au centre des entrevues qu’elle accorde. « Ce n’est pas si intéressant que ça, honnêtement », dit-elle, tout en appelant à la prudence.

Courageuse, vraiment ?

Ce serait une erreur, selon elle, de considérer les numéros qu’elle juge transphobes de Ricky Gervais ou de Dave Chappelle comme autant de microphénomènes, plutôt que comme la manifestation d’un certain air du temps, lourdement vicié. « On voit comment plusieurs États aux États-Unis tentent de faire reculer les droits trans, les droits des femmes. On vit un moment anti-femmes très épeurant. »

Dans un numéro présenté l’été dernier durant l’OFF-JFL, Tranna remerciait, ironiquement, ces femmes cisgenres bien intentionnées qui la complimentent sans cesse – à l’épicerie, dans les bars, dans la rue – pour son courage. C’est que Tranna, elle, ne se trouve pas courageuse.

« Si je dis que je suis courageuse, c’est comme si j’admettais que je devrais avoir peur. Et puis les transphobes, les homophobes, les racistes, les misogynes, ils ne me font pas peur. Ils me mettent juste en colère. Quelle existence de merde que cette vie de haine ! »

— Tranna Wintour

Son existence à elle est le contraire de merdique. À preuve : elle animera mercredi son premier gala au Dr. Mobilo Aquafest, lors duquel elle recevra notamment une de ses idoles, Patsy Gallant. Tranna participera aussi au gala d’Eddy King et Richardson Zéphir à Juste pour rire, à un gala Just for Laughs, au Festival d’humour émergent en Abitibi-Témiscamingue et au ComediHa! Fest-Québec. Elle se voit un jour tenir les rênes de son propre talk-show.

« Il y a une longue liste de raisons pour lesquelles je pourrais continuer d’avoir peur, mais ce n’est pas une option pour moi. La vie est trop courte. »

Gala Tranna Wintour, le 22 juin au Club Soda, dans le cadre du Dr. Mobilo Aquafest

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