À Venise, la croisière s’éloigne

Belle victoire pour les environnementalistes et les défenseurs du patrimoine. Après des années de lutte, le gouvernement italien a finalement décidé de bannir les bateaux de croisière géants du centre de Venise.

À compter du 1er août, les paquebots pesant plus de 25 000 tonnes, mesurant plus de 180 m de long ou dont la hauteur est supérieure à 35 m ne pourront plus accoster près de la place Saint-Marc pour déverser leurs millions de touristes. Seuls les bateaux pouvant transporter 200 passagers ou moins seront désormais autorisés à le faire.

Cette décision constitue « une étape importante pour la préservation de la lagune vénitienne », s’est réjoui le premier ministre italien Mario Draghi, mardi.

De plus en plus de gens s’inquiétaient des effets dévastateurs des bateaux de croisière sur la cité maritime.

On accusait ces monstres des mers de menacer l’écosystème fragile de la lagune et d’éroder les fondations de Venise à cause des vagues provoquées par leur passage. On dénonçait la pollution atmosphérique et visuelle causée par ces navires aux dimensions colossales, qui éclipsaient tristement les sites historiques.

Ces enjeux avaient refait surface ces dernières semaines, avec la reprise des activités touristiques suspendues en raison de la pandémie de COVID-19.

Pendant 17 mois, aucun bateau de croisière n’était entré dans la lagune. Venise avait été préservée du « surtourisme » et de l’incessant ballet de ces hôtels flottants. Mais leur retour avait de nouveau sonné l’alerte.

Les pressions internationales se faisaient par ailleurs de plus en plus grandes sur les autorités italiennes.

L’UNESCO menaçait d’inscrire la « Sérénissime », reconnue comme un joyau du patrimoine mondial depuis 1987, dans sa liste des sites patrimoniaux en danger. Le sujet était à l’ordre du jour de la 41e rencontre annuelle de l’organisation prévue ce vendredi.

Début juin, une brochette de vedettes internationales, comprenant entre autres Mick Jagger, Francis Ford Coppola, Tilda Swinton et Wes Anderson, avait de son côté adressé une lettre ouverte au président italien Sergio Mattarella, au premier ministre Mario Draghi et au maire de Venise pour réclamer un « arrêt définitif » des bateaux de croisière dans la région.

Pour finir, un compromis a été trouvé : les bateaux de croisière « non éligibles » pourront continuer de pénétrer dans la lagune. Mais ils devront désormais accoster en face de Venise, dans le port industriel de Marghera, où des aménagements seront apportés afin de faciliter ce nouveau circuit imposé.

Des impacts catastrophiques, vraiment ?

La mairie n’a pas tardé à critiquer cet arrêté gouvernemental.

Évoquant « la crise des travailleurs » dans le secteur après un an et demi d’arrêt des croisières à cause de la pandémie, l’adjoint au maire de Venise, Andrea Tomaello, a souligné l’impact de cette interdiction sur le secteur.

« À partir d’aujourd’hui, c’est pratiquement l’arrêt des croisières. Ça veut dire que même les navires programmés ne vont pas venir », a déclaré l’élu à l’AFP, évoquant des pertes substantielles pour les hôtels et les restaurants.

Les impacts économiques seront-ils vraiment catastrophiques ? Tout dépend de la façon dont les voyagistes s’adapteront à cette nouvelle réalité.

« Il y aura un peu de logistique à gérer, mais j’ose croire que les compagnies de croisières trouveront des solutions de rechange pour continuer à donner l’expérience client », indique Michèle Martel, conseillère sénior pour l’agence québécoise Voyages Gendron.

Pour cette spécialiste des croisières, il faudra simplement « ajuster le temps d’arrêt » dans la région, afin de tenir compte de la durée du déplacement entre le nouveau port de Marghera et le centre-ville de Venise.

« Plutôt que de faire une halte de 8 h à 20 h, on pourrait faire une halte de 7 à 22 h. Ça laissera le temps qu’il faut pour visiter. »

— Michèle Martel, conseillère sénior pour Voyages Gendron

En ce sens, la situation n’est peut-être pas si dramatique, surtout si elle donne « une meilleure image du tourisme » dit-elle. Les bateaux de croisière continueront d’approcher, mais dans une optique plus durable.

« Cette décision était si simple. C’est du gros bon sens !, résume Paul Arsenault, professeur au département de marketing de l’UQAM. Et ça ne va pas pénaliser qui que ce soit, j’en suis convaincu. Les gens vont y aller quand même. »

Pour cet expert en tourisme, le « cas vénitien » ne risque pas plus de provoquer un effet d’entraînement à l’encontre des navires de croisière. Au contraire.

Même s’il a clairement souffert de la pandémie, le secteur a encore de belles années devant lui, surtout s’il sait s’adapter.

De nouveaux types de navires, plus petits, voire électrifiés, feront ainsi leur apparition afin de répondre aux exigences d’un monde post-COVID, où l’on privilégiera les petits groupes et les haltes plus fréquentes. Et tant pis pour les détracteurs de cette façon de voyager.

« Il y a eu un recul et le retour à la normale n’est pas pour demain, conclut Paul Arseneault. Mais d’ici trois ou quatre ans, l’industrie des croisières, comme celle du transport aérien, va se relever et retrouver ses niveaux d’avant, j’en suis à peu près convaincu. »

— Avec l’Agence France-Presse

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