L’empire invisible

« Ça ressemble à Hollywood, mais c’est la réalité »

Voici le deuxième extrait du livre de Mathieu Bélisle, L’empire invisible

De quelque manière qu’on les envisage, les attentats du 11 septembre revêtent un caractère proprement hallucinant, comme si leur déroulement relevait davantage des conventions de la fiction que des lois de la physique. Sur Fox News, à cette époque une nouvelle chaîne d’information continue, l’animateur qui décrivait les évènements en direct avait senti le besoin de prévenir son public : « Mes amis, vous avez vu les images ; ça ressemble à Hollywood, mais c’est la réalité. » It looks like Hollywood but this is real. Que des avions percutent les plus hautes tours de la plus grande ville des États-Unis, que ces tours brûlent puis s’effondrent pour de vrai, c’était là des faits irrecevables, quand bien même ils se produisaient sous nos yeux, d’autant que le décor qui les accueillait contredisait en tous points leur nature sinistre.

Non, l’horreur ne pouvait pas se produire par un temps aussi splendide, la mort ne pouvait pas frapper sous un ciel aussi bleu et un soleil aussi généreux, alors que les New-Yorkais, et avec eux tous les habitants de l’Est des États-Unis et du Canada, au moment de commencer leur journée de travail, échangeaient avec leurs collègues, café à la main, à propos des activités du weekend ou de leurs récentes vacances.

Il est fascinant d’observer la manière dont la couverture en direct des attentats a débuté sur les grandes chaînes de télévision américaines, entre 8 h 50 et 8 h 55 le matin du 11 septembre.

Sur plusieurs d’entre elles, la programmation en cours a été subitement interrompue et remplacée par un plan fixe de la première tour frappée en train de brûler, parfois sans commentaire ni légende qui permette au téléspectateur de comprendre l’étrangeté de la scène. Après un moment de silence, les premiers mots des animateurs confirmaient ce que nous voyions déjà : la tour nord du World Trade Center brûlait. […] La piste du terrorisme était évoquée à mots couverts, mais, en vérité, les commentateurs n’en savaient pas plus que nous, ils donnaient presque l’impression d’en savoir moins, d’accuser sur les faits un retard impossible à combler, en particulier quand nous avons aperçu le deuxième avion de ligne dans les dernières secondes de sa descente fatidique et l’avons vu s’engouffrer dans les flancs de la seconde tour au prix d’une gigantesque explosion.

La seconde tour

Tandis que nous hurlions devant le téléviseur en voyant la boule de feu gorgée de kérosène s’élever dans l’air (je me souviens, assis dans mon salon, d’avoir laissé échapper le cri d’horreur le plus sonore de toute ma vie), des animateurs semblaient ne rien comprendre. Certains poursuivaient leur monologue ou leur conversation avec un correspondant alors même qu’un épais nuage saturé de débris s’échappait de la seconde tour. Sans doute regardaient-ils ailleurs au moment où l’avion avait frappé, lisaient les dépêches qu’on leur transmettait, échangeaient des informations avec des collègues de la régie. Toujours est-il que sur CNN, le présentateur, qui avait raté la scène, a avancé l’idée que c’était le fuselage du premier appareil, demeuré prisonnier de la première tour, qui venait d’exploser. Il a fallu trois longues minutes pour qu’il revienne sur ses propos et confirme, reprise vidéo à l’appui, que la seconde explosion était le fait d’un second avion qui avait frappé la tour sud. Sur NBC, les animateurs ont attendu douze minutes avant de confirmer qu’un second avion venait de percuter l’autre tour ; pendant tout ce temps, ils se sont contentés de répéter sur un ton anxieux qu’il fallait se garder de conclusions hâtives, sans préciser la nature de ces conclusions qu’ils refusaient de nommer. À la différence de ses homologues, Peter Jennings, le célèbre anchorman canadien d’ABC News, a immédiatement compris ce qui se passait et décrit les faits avec un remarquable aplomb : « Il semble qu’un deuxième avion vient de frapper… Nous venons tout juste de voir un autre avion surgir du côté droit de l’écran. Cela s’apparente à un effort concerté pour attaquer le World Trade Center. »

Les tours jumelles flambaient comme deux torches allumées en plein jour, deux phares dérisoires qui n’étaient là pour personne et invitaient à aller voir ailleurs, exactement le contraire de ce que la statue de la Liberté annonçait depuis un siècle avec le flambeau qu’elle portait bien haut.

Soudain, l’Amérique n’apparaissait plus comme la terre promise aux réfugiés (« Give me your tired, your poor, your huddled masses yearning to breathe free »), mais comme un pays sans paix ni repos, hanté par la peur des étrangers. Dans la demi-heure qui a suivi la double attaque, le président Bush, visiblement sonné par l’ampleur de la catastrophe, s’est adressé à la nation lors d’une conférence de presse improvisée dans l’école primaire de Floride où il venait de faire la lecture à des élèves de maternelle. Après avoir rappelé son attachement indéfectible aux valeurs de liberté et de démocratie qu’incarnait l’Amérique, il promettait, avec les mots typiques d’un shérif texan, de pourchasser ceux qui avaient perpétré les attaques. À ce moment-là, plusieurs d’entre nous croyaient que c’était la fin, que le président des États-Unis avait eu le dernier mot, exactement comme dans un film d’Hollywood, jusqu’à ce que, moins de dix minutes après la fin de son allocution, des images nous parviennent en direct de Washington où le Pentagone était en train de brûler. La fumée noire qui s’en dégageait ne laissait aucune place au doute : il venait lui aussi d’être frappé par un avion de ligne, le vol 77 d’American Airlines. Devant ce sinistre spectacle, l’intervention du président prenait des airs d’intermède dérisoire : à l’évidence, les États-Unis venaient de perdre la face devant le monde entier tandis que les terroristes donnaient l’impression d’avoir les moyens de frapper partout. L’ordre a été donné à tous les avions survolant le continent nord-américain d’atterrir dans l’aéroport le plus proche. En quelques minutes, quatre mille appareils se sont posés d’urgence, un peu au hasard, comme les cartes d’un jeu qu’on aurait lancé dans les airs et laissé retomber dans le désordre.

L’effondrement

Puis, moins d’une heure après avoir été frappée, pendant que les hélicoptères des chaînes de télévision faisaient cercle autour d’elle sans pouvoir s’approcher des quelques rescapés agglutinés au bord des fenêtres qui continuaient d’appeler à l’aide, une première tour s’est effondrée avec une incroyable facilité – c’était la deuxième tour frappée, la tour sud, touchée plus bas que la première et donc plus vulnérable en raison de la pression que les étages supérieurs exerçaient sur les étages endommagés –, comme si, née de la poussière, elle retournait à la poussière.

C’était moins à un effondrement que nous assistions qu’à une disparition, comme si la tour venait de sombrer dans la terre qui avait ouvert ses entrailles pour l’avaler tout entière.

Les gratte-ciels, qui se dressaient partout sur la terre et faisaient l’orgueil des nations, étaient-ils donc si fragiles ? Comme en ce bas monde nul n’est parfait, cette fois Peter Jennings a raté ce qui se passait. Pendant que la tour s’écroulait sous les yeux ébahis des spectateurs du monde entier, il a poursuivi la conversation avec son correspondant comme si de rien n’était jusqu’à ce que, une trentaine de secondes après les faits, il comprenne qu’il venait de se produire quelque chose : « Qu’avons-nous là ? Ça ressemble à une colonne de fumée. » Son correspondant : « L’édifice s’est effondré. » Jennings, manifestement incrédule, a voulu tempérer, avec la modération typique du chef d’antenne : « Le côté entier s’est effondré. » Et le correspondant de corriger son animateur sur-le-champ : « Non, le bâtiment entier. »

Ce n’était pas encore la fin. Quelques minutes plus tard, la télévision montrait les images d’un écrasement d’avion, survenu en plein milieu d’un champ de Pennsylvanie – le célèbre vol 93, dont le détournement par les terroristes se produisait au moment précis où le président Bush promettait de pourchasser ceux qui venaient de commettre l’impensable. Puis, vers 10 h 30, c’est-à-dire moins de deux heures après avoir été frappée, l’autre tour, la tour nord, s’est écroulée, aussi facilement que sa jumelle. La fumée s’est engouffrée entre les édifices et s’est mise à flotter au-dessus du fleuve Hudson, recouvrant les êtres et les choses d’une épaisse couche de poussière grisâtre. On aurait dit qu’un volcan surgi en plein cœur de Manhattan venait d’entrer en éruption et crachait sa colère, déployant sur des kilomètres un immense nuage qui s’avançait sur la mer, visible depuis l’espace.

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