Michel Houellebecq, écrivain populaire

Un bingo Houellebecq circule sur le web qui me fait bien rigoler. On y retrouve les marottes de l’écrivain – « le personnage n’a aucune émotion », « scènes avec des prostituées », « a des problèmes d’érection », etc. –, une façon pour ses détracteurs de souligner que Michel Houellebecq écrit toujours le même livre. Mais les écrivains écrivent souvent le même livre.

Ça fait longtemps que je suis la carrière de Houellebecq, et depuis quelques années, la séquence est toujours la même. Sortie en janvier qui écrase la rentrée littéraire, dévoilement du titre à la dernière minute, querelles sur l’embargo, médias boudés, fuite du manuscrit sur le web, et l’éternel débat : faut-il lire le dernier Houellebecq ? Drôle de question, je le lis toujours, parce qu’il me fait le même effet que Cioran, c’est-à-dire que le désespoir et le désabusement sont tellement énormes chez ces auteurs qu’ils me font rire. J’ajouterais qu’il faut lire Houellebecq quand on est déprimé et non quand on est de bonne humeur, on y trouve parfois une sorte de tonique, même quand il nous tape sur les nerfs. Ce dernier roman de 736 pages, Anéantir, tombe bien, car avec la pandémie qui n’en finit plus de finir, je suis d’humeur un peu massacrante.

J’ai été bien servie.

Première observation, plutôt fascinante chez cet écrivain qui aime l’anticipation, est que la pandémie n’existe pas du tout dans l’intrigue qui se déroule à la fin de 2026, au début de 2027.

Qu’est-ce qu’un virus quand on est un observateur du déclin de l’Occident et qu’existe toujours le cancer, n’est-ce pas ?

Anéantir est peut-être le livre le plus émouvant de Houellebecq, car il s’agit avant tout d’un roman sur l’amour, dans une famille et un couple qui bat de l’aile. Le personnage principal, Paul Raison, qui approche la cinquantaine, est un haut fonctionnaire au service de Bruno Juge, ministre de l’Économie et des Finances, de qui il est le confident. Ça fait dix ans que Paul n’a pas baisé avec sa femme Prudence, qu’il croise à peine dans « l’espace de vie » de leur confortable appartement. Ils font chambre à part, et même frigo à part, depuis qu’elle est devenue végane. « Ils étaient parvenus à une sorte de désespoir standardisé », lit-on, après l’achat de ce logis près du parc de Bercy. « La coïncidence n’est pas fortuite, une amélioration des conditions de vie va souvent de pair avec une détérioration des raisons de vivre, en particulier de vivre ensemble. »

Mais une nouvelle dynamique se mettra en place lorsque le père de Paul sera victime d’un AVC. Autour du père paralysé et devenu dépendant de Madeleine, sa conjointe dévouée, la famille se réunit ; Paul renoue avec sa sœur Cécile, femme adorable et croyante mariée à Hervé, un homme bon, notaire au chômage, ainsi qu’avec son frère Aurélien. Ce dernier est marié à une chipie qui le rend malheureux, notamment parce qu’elle a choisi d’être inséminée par le sperme anonyme d’un homme noir pour l’humilier, alors qu’il n’est pas stérile, ce qui fait qu’il n’a pas d’attachement pour son fils dénommé Godefroy (un prénom qui devrait pourtant plaire à Zemmour).

« Famille et conjugalité, tels étaient les deux pôles résiduels autour desquels s’organisait la vie des derniers Occidentaux en cette première moitié du XXIe siècle », pense Paul à la page 539, ce qui pourrait très bien résumer Anéantir.

Car quelque chose de beau va se produire, les liens filiaux des Raison vont se ressouder en même temps qu’un retour de flamme se produira entre Paul et Prudence.

Houellebecq aborde ainsi le mystère des vieux couples qui durent et des familles qui tiennent, car ils vont tous se liguer pour tenter de sortir le père de l’hôpital où on le traite comme une épave. Ce qui donne l’occasion à l’auteur de s’attaquer à l’euthanasie et à la façon dont on traite les personnes âgées, dans une modernité capitaliste où la valeur d’un être humain décroît avec l’âge. Un personnage aura cette réflexion : « En accordant plus de valeur à la vie d’un enfant – alors que nous ne savons nullement ce qu’il va devenir, s’il sera intelligent ou stupide, un génie, un criminel ou un saint – nous dénions toute valeur à nos actions réelles. Nos actes héroïques ou généreux, tout ce que nous avons réussi à accomplir, nos réalisations, nos œuvres, rien de tout cela n’a plus le moindre prix aux yeux du monde – et, très vite, n’en a pas davantage à nos propres yeux. Nous ôtons ainsi toute motivation et tout sens à la vie ; c’est, très exactement, ce que l’on appelle le nihilisme. »

Éloge de la fiction

Tout ça se passe alors qu’on prépare l’élection présidentielle et que de mystérieux pirates informatiques conduisent des attentats terroristes qui ne semblent avoir ni queue ni tête, mais cette toile de fond semble presque secondaire. On dirait que Houellebecq crée un suspense en parallèle pour nous faire tenir pendant 736 pages, car il y a aussi dans ce roman une lettre d’amour à la fiction romanesque. Quand Paul, atteint d’un cancer, subit des traitements, c’est avec l’aide de Conan Doyle et d’Agatha Christie qu’il passe au travers (et du Lambeau de Philippe Lançon, à qui l’auteur lance un clin d’œil). Houellebecq n’a-t-il pas déjà dit que la lecture est précisément ce qui l’a sorti de la dépression, ce cancer de l’âme ?

Voilà qui explique peut-être le désir de l’écrivain d’offrir ce nouveau roman sous la forme d’un bel objet, à la couverture rigide avec un marque-page de tissu rouge. « Quoi d’autre qu’un livre aurait pu produire un tel effet ? » se demande Paul. « Pas un film, et un morceau de musique encore bien moins, la musique était faite pour les bien-portants. Mais même la philosophie n’aurait pas convenu, et la poésie pas davantage, la poésie non plus n’était pas faite pour les mourants : il fallait que soient relatées d’autres vies que la sienne. »

Houellebecq fait pratiquement un coming out avec cette phrase : « Des vies médiocres et de faible amplitude, transfigurées par le talent ou le génie ou peu importe le terme de l’auteur, auraient peut-être en outre eu l’avantage de lui faire prendre conscience que sa propre vie n’avait pas été aussi nulle que ça. »

Bien sûr, Houellebecq ne nous épargne pas les commentaires acides habituels qui nous font râler ou rire en le lisant, sur l’avenir de la gastronomie française, la disparition de la classe moyenne, la destruction des paysages par l’industrie ou les femmes de 50 ans « qui ont déjà été belles », etc., mais je n’ai jamais trop compris pourquoi on lui reprochait cela, parce que ses personnages ont toujours été ainsi : ils pensent à droite, mais ont souvent le cœur ou la nostalgie à gauche, ou alors l’inverse, ils ont le cœur à droite et la tête à gauche, on ne sait plus trop chez lui. En tout cas, ils sont tous malheureux.

Ce sont des antihéros un peu misérables, qui ne trouvent aucun plaisir, bonheur ou pouvoir à penser comme ils le font, et on a le droit de les trouver cons par moments, c’est tout le plaisir de la fiction. Le personnage principal ne s’appelle pas Raison pour rien, car la raison qu’il croit posséder ne lui est d’aucun secours.

Et tout cela, dans le style neutre et classique de Houellebecq qui n’en fait pas tant le plus grand écrivain français vivant, comme on se plaît à le dire, mais certainement l’un des écrivains les plus populaires de son temps et l’un des rares capable de chauffer le train à Guillaume Musso dans les palmarès des ventes. Et ça, Houellebecq l’a bien compris. Si on le lit autant, s’il produit des best-sellers, c’est qu’il fait l’évènement et qu’il est facile à lire. Il écrit d’ailleurs que le « grand public était l’essentiel, il était maintenant, depuis les Beatles et peut-être depuis Elvis Presley, la norme de toute validation, rôle que la classe cultivée, ayant failli sur le plan éthique comme sur le plan esthétique, s’étant par ailleurs gravement compromise sur le plan intellectuel, n’était plus en mesure de tenir ». Pas de doute, c’est du Houellebecq, et en pleine forme.

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