Formation à distance dans les cégeps

Contre l’ubérisation de l’enseignement

Madame la Ministre,

Un groupe de 55 professeures et professeurs du collégial vous a écrit pour demander la pérennisation de la formation à distance (FAD) même après la pandémie de COVID-19, sous une formule dite « hybride » combinant le présentiel et les cours en ligne. Les signataires de la présente s’opposent à cette demande, considérant que l’enseignement en ligne pratiqué actuellement est une mesure d’urgence temporaire et problématique à bien des égards ; c’est pourquoi nous pensons que la crise ne doit pas servir de prétexte à faire de l’enseignement en ligne la norme. Nous en appelons plutôt, dès que possible, à un retour à l’enseignement en présence et à une revalorisation de la vie académique sur les campus.

Les ratés de la formation à distance

Dans les médias, des collègues ont affirmé que la formation à distance était « équivalente » aux cours présentiels, ce qui est rigoureusement inexact.

Les professeurs, les élèves et les institutions d’enseignement (notamment leurs services informatiques) se heurtent depuis le début à de nombreux problèmes logistiques et techniques (difficultés de connexion, manque de compétences techniques difficulté d’organiser l’alternance présentiel/en ligne et dans la confection des horaires, etc.), problèmes qui ne pourront être que démultipliés si cette situation devait être normalisée à l’avenir.

Plus gravement encore, nous avons constaté que les élèves ont développé davantage d’anxiété et de difficultés, liées notamment à la perte de socialisation.

Contrairement au portrait naïf du « natif numérique » qui serait nécessairement à l’aise avec la technologie, plusieurs élèves ont des difficultés importantes d’accès et d’utilisation technologique, pour des raisons aussi bien socioéconomiques que de compétences à utiliser les appareils. On a appris récemment qu’un élève sur deux « n’a pas du tout apprécié l’enseignement à distance ». Ces derniers, du reste, ne veulent pas de cette pérennisation de la FAD et l’ont exprimé publiquement à maintes reprises, et leur seule réaction à l’annonce d’un retour en classe partiel suffit à l’illustrer.

Les professeurs constatent de leur côté une augmentation de la tâche, une réduction à la baisse des contenus qu’il est possible de transmettre, une perte sur le plan de la collaboration avec les collègues dans les départements et la communauté collégiale, et une augmentation du plagiat pour ne nommer qu’une mince partie des problèmes. Ce à quoi il faut ajouter que nos instances syndicales, celles que nos collègues ont précisément contournées par leur initiative, disent depuis des années que la FAD ne peut pas remplacer l’enseignement en présentiel et ont déjà pointé ses failles nombreuses.

L’enseignement est une relation pédagogique humaine

Nous en sommes hélas réduits à rappeler une chose qui devrait être élémentaire : l’enseignement est une relation humaine qui se construit à travers la présence sensible au sein d’un campus qui est aussi une communauté et un milieu de vie, avec la bibliothèque, les activités culturelles et sportives, etc. Ce milieu académique est lui-même inscrit dans une société, au plan culturel et politique, et c’est le rôle de l’école et des appartenances qu’elle tisse d’ouvrir sur la conscience de cette appartenance à un monde commun. Le recours à la médiation technologique et au virtuel n’est pas « équivalent » à ce qui se déroule dans la présence et réduit l’apprentissage à une opération de communication d’informations via le réseau informatique. Étudier ne devrait pas être l’équivalent de commander un Uber.

La « pédagogie de plateforme »

Comme on pouvait le prévoir, la crise de la COVID-19 a ouvert la porte à tous les opportunismes, y compris dans le secteur de l’éducation collégiale. Certains de nos collègues, en effet, poussent à la réalisation de ce que les milieux économiques (les « GAFAM » et promoteurs du capitalisme de plateforme) et les directions de nombreux cégeps rêvent d’implanter depuis longtemps : une structure scolaire qui permette d’offrir des formations sans contrainte spatiale ou temporelle et, à terme, en ayant recours le moins possible au corps professoral, de plus en plus marginalisé, et qui pourrait éventuellement être remplacé par des fournisseurs de contenus en ligne privés, voire même par l’intelligence artificielle.

De plus, les institutions deviennent de plus en plus dépendantes des entreprises qui fabriquent les plateformes et logiciels, et qui du reste, s’engagent de plus en plus elles-mêmes dans la vente de contenus d’enseignement en ligne.

Depuis plusieurs années, nous voyons monter en puissance une idéologie qui célèbre la migration vers le virtuel et la technopédagogie comme une panacée, sans qu’aucune étude sérieuse démontre son efficacité pédagogique réelle. Dans les faits, notre expérience récente nous révèle plutôt l’inverse. Même le président de la Fédération des cégeps a dit récemment, en mai 2020 : « L’expérience à distance, ça n’a pas été wow. Il y a des grands enjeux d’anxiété, des difficultés particulières […]. L’enjeu de la persévérance devient crucial. Pour moi, c’est ce que je trouve le plus angoissant. » (Le Journal de Québec, 12 mai 2020)

Nous sommes pour le moins étonnés de voir des pressions en ce sens émaner de certains professeurs : nous nous serions attendus de leur part à une défense de l’enseignement en chair et en os, qui prenne en compte que l’école est aussi un milieu de vie, que la présence en classe favorise un contact humain irremplaçable, entre les élèves et les profs, bien sûr, mais aussi entre les élèves entre eux. Nous nous serions aussi attendus à plus de prudence élémentaire de la part de ces enseignants et à ce qu’ils consultent davantage leurs collègues et leurs instances syndicales. Tout cela sent par trop l’improvisation de quelques enthousiastes qui pensent à partir de leur seul intérêt personnel. C’est pourquoi les soussignés en appellent dès que possible à un retour à l’enseignement en présence et à limiter la FAD à une solution d’appoint et d’urgence plutôt que d’en faire une norme.

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