LA LIBRAIRIE DE VERDUN

La librairie à contre-courant

C’est un vrai chantier. Des trous dans le plancher de béton, des canalisations à détourner, un ascenseur à installer. Un grand local qui ressemble à une banque (et qui fut une église nouveau genre) : plafonds hauts, grosses colonnes, 7600 pi2. Du potentiel.

Alors que plusieurs librairies de quartier ont fermé leurs portes au Québec ces dernières années, Philippe Sarrasin et sa compagne Johanne Méthé ont entrepris d’en ouvrir une deuxième, rue Wellington, à quelques centaines de mètres seulement de la première, La Librairie de Verdun, qu’ils ont achetée il y a 10 ans exactement.

On peut dire que ces deux ex-employés de Gaz Métro, que rien ne destinait au milieu du livre, ne craignent pas d’affronter la vague et de nager à contre-courant. Avec leur ambitieux projet d’expansion, ils souhaitent multiplier sur trois fois la surface le succès de leur librairie indépendante, devenue incontournable dans la vie culturelle du quartier.

« C’est vivant de plein de manières une librairie, m’explique Philippe Sarrasin, diplômé en histoire dans la jeune quarantaine. Surtout dans un quartier comme le nôtre où il y a des écarts socioéconomiques importants. On veut que tout le monde soit bien. Ça peut être intimidant une librairie. Surtout pour ceux qui n’ont pas eu un bon rapport avec l’école ou la lecture en général. Ceux-là ne s’aventurent pas dans les rayons. Mais il faut aller les chercher. » En sortant du café où nous étions attablés, un client nous salue. Un de ces habitués qui n’a pas le profil d’un rat de bibliothèque.

IMPLANTÉ DANS LA COMMUNAUTÉ

Philippe Sarrasin, père de trois jeunes enfants ayant littéralement grandi dans la librairie, habite le quartier depuis 15 ans. Avec sa compagne, il a acheté la librairie sur un coup de tête, en 10 jours à peine à l’été 2006, quittant dans la foulée un emploi stable et bien payé.

La librairie du quartier menaçait de fermer. Le couple a décidé de la reprendre, avant de déménager le commerce dans un nouveau local quatre ans plus tard. À la fin du printemps en principe, un nouveau local s’ajoutera donc à celui qu’ils occupent déjà. Ambitieux vous dites ?

« C’est impensable de réussir si tu n’es pas bien implanté dans ta communauté, croit Philippe. Ça passe par des activités et une implication sociocommunautaire, à plein de niveaux : que ce soit de prendre des stagiaires, de donner de l’argent à l’équipe de football locale, d’organiser des événements gratuits. Je vis ici. C’est chez moi ! »

La Librairie de Verdun, dans son rôle de pôle culturel du quartier, multiplie notamment les échanges entre auteurs et lecteurs. Non seulement Philippe Sarrasin perçoit-il son commerce comme faisant partie intégrante du tissu social verdunois, il tient aussi à sa mission de champion de la culture québécoise.

« Ce fut une prise de conscience pour moi : une librairie indépendante, c’est vraiment un diffuseur des idées d’ici. C’est là où il y a aussi une responsabilité qui vient avec le fait d’être libraire. On se fait un point d’honneur de faire une place aux auteurs d’ici. Je pense que c’est important. »

— Philippe Sarrasin, copropriétaire de La Librairie de Verdun

C’est d’ailleurs par cette mission qu’il compte se différencier des « grands détaillants » tels Walmart ou Costco.

Mais ce qui distingue le plus sa librairie des autres commerces, insiste Philippe Sarrasin, c’est la qualité de ses libraires. « Mon rôle, dit-il, c’est de tout faire pour que les gens entrent dans la librairie. Mais s’ils reviennent, c’est grâce aux libraires. Ce sont eux qui font toute la différence. Ils ont un véritable amour de leur métier. »

RAPPORT DIRECT

Une quinzaine de libraires sont à l’emploi de La Librairie de Verdun. « On arrive à fidéliser notre clientèle, dit Anne Kichenapanaïdou, une Réunionnaise d’origine qui habite Verdun depuis une dizaine d’années. Les clients font confiance aux suggestions des libraires. On connaît nos lecteurs. Si quelqu’un veut le dernier Marc Lévy, on ne le regardera pas de haut ! »

Ce rapport direct avec la clientèle locale, ce lien de confiance et de proximité, c’est ce dont Philippe Sarrasin semble être le plus fier.

« Il y a même des clients qui attendent les conseils de “leur” libraire avant d’acheter un livre, dit-il. Ils reviennent le lendemain si elle ou il est en congé ! »

La Librairie de Verdun est, selon son propriétaire, à l’image de l’évolution du quartier. « C’est un lieu très familial, dit-il. Il y a beaucoup de jeunes familles dans le quartier. Moi j’aimerais que Verdun devienne le Brooklyn de Montréal. Sans doute qu’il y a d’autres quartiers qui disent la même chose ; mais ça se développe beaucoup ici en ce moment. C’est très dynamique. »

Alors que quantité de librairies indépendantes en arrachent, Philippe Sarrasin a investi ces derniers mois plusieurs dizaines, voire quelques centaines de milliers de dollars dans un deuxième commerce, parce qu’il croit dur comme fer que la clientèle sera au rendez-vous.

« Tout ça, c’est grâce aux Verdunois, dit-il. Ils se sont approprié la librairie. C’est un succès pour nous et pour eux aussi ! Il faut être en symbiose avec son milieu. Il faut avoir une offre et un service qui répond aux besoins de sa clientèle. On ne contrôle pas ce qui se publie dans une année. Nous vendons tous le même livre au même prix. Ce n’est pas un resto. Le même roman n’est pas meilleur chez moi qu’ailleurs ! Mais on a un service personnalisé. Dans un écosystème qui reste très fragile, c’est notre façon de nous distinguer. »

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