Le mur de Trump… Bush, Clinton et Obama

À l’approche de l’élection présidentielle, notre chroniqueur est parti faire un tour dans le sud-ouest des États-Unis.

San Ysidro — Le mur est immense et trempe ses pieds dans l’eau du Pacifique, comme les pluviers qui courent sur la plage.

Ici finit, ou plutôt commence, le « mur de Trump ». Mais comme on a décidé une première version sous George Bush père en 1990, qu’elle a été construite sous Bill Clinton en 1993, renforcée sous George Bush fils en 2003, refinancée sous Obama en 2009, on pourrait appeler ça une œuvre collective.

D’un côté, la réserve faunique, à 30 km du centre-ville de San Diego. De l’autre, Tijuana au Mexique.

J’avais vu que le parc, géré par l’État de la Californie, était fermé. Je me suis rendu jusqu’à la clôture. À peine garé, deux VUS des Border Patrol sont arrivés en trombe. Je les ai salués.

— Je peux me stationner ici ?

— Oui, oui, pas de problème.

Deux sentiers s’offraient à moi. L’agent m’a indiqué le plus rapide pour me rendre à l’océan.

J’ai marché une demi-heure dans le sable. Il n’y avait personne d’autre à l’horizon. Enfin, personne d’autre que des véhicules des agents frontaliers et une demi-douzaine d’hélicoptères de l’armée à l’entraînement.

Le mur apparaissait au loin. À quelques mètres, je me suis rendu compte que la plage de Tijuana était grouillante de baigneurs. Des enfants se sont approchés, se demandant ce que je faisais là, les parcs californiens étant fermés depuis des mois. La bonne humeur régnait.

C’est un peu étrange d’être seul dans cet endroit militarisé et hypersurveillé, mais magnifique par ailleurs… En même temps, si le passage était interdit, les patrouilleurs me l’auraient dit, non ?

En revenant, j’ai croisé deux autres VUS qui semblaient fondre sur moi. « J’aurais peut-être pas dû me baigner… Mais je me suis juste saucé… », me suis-je dit. Je les ai salués comme si de rien n’était. Ils m’ont salué en retour et ont continué à rouler.

C’est seulement plus tard, sur le site du gouvernement, que j’ai vu à quel point je n’avais pas le droit d’être là. Mais les agents des douanes et de la surveillance de la frontière n’en ont rien à cirer des règlements sanitaires d’État ou de ceux sur l’ouverture des parcs. Comme les agents de la circulation chez nous ne sont pas là pour appliquer la loi sur les oiseaux migrateurs. Chacun son terrain constitutionnel…

***

Ce mur d’acier de 8 mètres de haut n’est pas celui de Trump, mais un peu, tout de même.

Il y a longtemps que les États-Unis tentent de contrôler l’afflux de migrants mexicains par l’immense frontière de 3150 km. Et une des premières clôtures était précisément ici, dans le comté de San Diego, où peu d’obstacles naturels se dressent entre les deux pays sur les 22 premiers kilomètres, en partant du Pacifique.

Plus de deux millions de Mexicains habitent le long de la frontière américaine, entre Tijuana sur la côte du Pacifique et Tecate 100 km plus à l’est. Pour cette seule portion de la frontière américano-mexicaine, entre 1973 et 1986, le nombre d’arrestations pour entrée illégale répertoriées par les agents frontaliers est passé de 100 000 à 628 000. Cela représentait 40 % de toutes les interceptions. Et le plus grand corridor de trafic de drogue. Le dernier rapport annuel de l’agence fédérale, tout juste publié, fait état de quelque 54 000 interpellations pour ce même secteur, où les efforts y sont concentrés.

Les patrouilles à cheval des années 1970 ont été remplacées par une première forme de clôture, qui fut mise en place par l’administration de George Bush père en 1990. Au fil des ans, que ce soit pour la guerre à la drogue, au terrorisme, à la criminalité organisée ou à cause de crises économiques et d'actes terroristes, chaque administration a renforcé les dispositifs. On a doublé la barrière.

On y a ajouté des barbelés, des capteurs, des caméras, des drones… Et maintenant, c’est le « mur ».

Donald Trump a promis la construction d’un mur intégral « payé par le Mexique », d’un océan à l’autre. Mais jusqu’ici, on a surtout remplacé l’ancien modèle ; à peine quelques dizaines de nouvelles barrières ont été érigées. Les fonds n’ont jamais été débloqués par le Congrès et il a fallu un décret d’urgence nationale afin d’obtenir l’argent, en février 2019, pour commencer les travaux sous la supervision de l’armée.

Ce que je vous montre ici est ce nouveau mur, en acier, à l’origine noir pour être « si brûlant qu’on pourrait y faire frire un œuf », comme disait le président l’an dernier en visitant l’installation.

Il semble infranchissable. J’ai fait signe à une agente, qui veillait dans son camion.

— Plus personne ne doit passer, avec un mur aussi haut ?

— Euh, non, c’est très actif en ce moment, et on arrête des gens chaque jour.

Ils prennent des échelles, font des tunnels, prennent le bateau, nagent… Et le flux s’est déplacé vers l’est.

***

À quelques kilomètres de l’océan, le poste-frontière de San Ysidro, en face de Tijuana, est le lieu de passage humain le plus important du monde. Soir et matin, des travailleurs vont dans le Nord et reviennent vers le Sud pour travailler à San Diego, parfois jusqu’à Los Angeles.

René Banda est né aux États-Unis, il est donc citoyen américain. Mais il vit à Tijuana, où il étudie et où le coût de la vie est trois ou quatre fois moins élevé.

« Mes parents sont venus travailler ici, pour que nous soyons des citoyens américains. Ils vivent au Mexique maintenant. C’est une sorte de stratégie, si vous voulez… »

— René Banda

De fait, dans le flot des travailleurs qui passent chaque jour la frontière, un très grand nombre sont des citoyens américains. Quand il aura fini ses études, il pense venir s’installer aux États-Unis.

En attendant, il est commis chez Gap dans l’immense centre commercial où presque tous les employés vivent à Tijuana. Tous les clients aussi, avant la COVID-19.

« Moi, j’ai de la chance, je suis citoyen américain, en plus j’ai le Sentri (l’équivalent du Nexus canado-américain). Je n’attends presque pas à la frontière. Mais pour d’autres, c’est des fois une, deux, quatre heures d'attente même… »

Ceux qui ont une green card, le permis de travailler sur le sol américain, se mettent en ligne. Ils n’ont pas tous les moyens de se payer la Sentri.

À une intersection, huit hommes sont attablés et jouent aux cartes à l’ombre d’un palmier. Quand je m’approche, l’un d’eux se lève. Il croit que je viens lui offrir du travail.

« On attend toute la journée. On fait ce qu’on nous propose. Parfois du ménage. Toutes sortes de choses… »

Ce n’est pas moi qui lui fournirai sa paie. Il retourne jouer aux cartes.

***

Ses parents étaient travailleurs agricoles et c’est aussi ce qu’a fait Natalia López pendant quatre ans. Cueillir, penchée, des laitues, des tomates, des concombres. Mais comme elle avait son permis de conduire et qu’elle parlait anglais, ce qui était rare, on lui a confié le camion. Ce fut sa chance.

Elle est maintenant une de ces « conseillères en immigration » qui ont pignon sur rue partout dans les villes frontalières. Un peu notaire mais pas tout à fait, un peu avocate sans l’être, un peu agente d’immeubles sans le titre, un peu loueuse de voitures, avec un bureau au Mexique et un autre à San Ysidro. Elle aide les gens à se dépatouiller dans les dédales de la bureaucratie et le mode d’instruction de la vie américaine.

« La première chose que je dis aux jeunes, c’est pas de drogue, pas de crime, et étudie ! Ils veulent tout de suite travailler. Avec le salaire minimum qu’on gagne ici (13 $), on est pauvre en Californie, mais on vit bien au Mexique. »

— Natalia López

« Ce n’est pas tous les Mexicains qui veulent vivre aux États-Unis, et même bien des gens avec la citoyenneté préfèrent vivre ou retourner au Mexique. Pour 150 $ par mois, tu peux louer une maison et vivre comme un roi, à Tijuana. L’épicerie, c’est trois fois moins cher et les fruits, les légumes, c’est bien moins cher. Regarde nos poulets ils sont petits comme ça, les gens sont trop pauvres pour les bourrer d’hormones. »

Elle me parle fièrement de sa fille avocate, de son fils ingénieur dans l’armée et de son plus jeune au secondaire.

Et l’élection ?

« En 2016, j’ai voté pour Trump. Je suis une femme d’affaires, et je me disais : ça va être bon pour l’économie, lui, il nous comprend. Toute sa politique, je n’y prêtais pas attention. Mais cette fois, pas question. Les familles de migrants qu’il a séparées, je ne l’accepterai jamais. Il méprise les Latinos. Mais ils mangent nos légumes et on cueille les leurs. Bon, excusez-moi, faut que j’aille à mon bureau mexicain… »

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