Russie

Poutine, le tsar parano

Personne ne comprend le jeu du maître du Kremlin, de plus en plus isolé malgré sa garde rapprochée.

C’est un rituel. Quand le 9 mai se profile, au cœur des vacances de printemps, les Moscovites fuient la capitale pour trouver refuge dans leur datcha ou partir en voyage. Il est vrai qu’elle prend alors des allures provinciales qu’ils goûtent peu.

Elle tombe aux mains des dizaines de milliers de personnes qui affluent de toute la Russie pour assister à la traditionnelle parade militaire et participer à la marche du Régiment immortel, qui honore la mémoire des 27 millions de Soviétiques morts pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mais cette année ne ressemble à aucune des 76 qui l’ont précédée depuis la victoire des Alliés contre l’Allemagne nazie.

En ce 9 mai 2022, de façon totalement incompréhensible pour un esprit occidental, la Russie prétend être de nouveau en guerre contre le nazisme. « Aujourd’hui, nos soldats, comme leurs ancêtres, se battent pour libérer la mère patrie de la crasse nazie, avec la certitude que, comme en 1945, la victoire sera à nous », affirme ainsi Vladimir Poutine dans les vœux martiaux qu’il vient d’adresser à ses compatriotes.

Exode russe

Combien sont-ils à croire à ce récit ? Nul ne le sait. Mais un fait est d’ores et déjà établi : près de 4 millions de personnes ont quitté la Russie (144 millions d’habitants) durant les trois premiers mois de 2022. Récemment rendu public – de façon surprenante – par le Service fédéral de sécurité (FSB), héritier du défunt KGB, le chiffre impressionne.

Le 24 février dernier, dès l’annonce du lancement de « l’opération militaire spéciale » en Ukraine, une partie de la société russe a considéré que le pays courait à la catastrophe et qu’aucune vie décente – sans parler de l’avenir – n’y serait possible avant longtemps.

Elle a aussitôt voté avec ses pieds. Direction la Géorgie, l’Arménie, le Kazakhstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan...

Pour les Russes candidats au départ, ces anciennes républiques soviétiques ont l’avantage d’être accessibles sans visa. On y parle couramment la langue de Pouchkine, la vie n’y est pas chère, et la mère patrie pas si éloignée en cas de besoin. « Je fais un aller-retour à Tbilissi ce week-end, raconte Elena*, une photographe moscovite âgée de 21 ans. Ma sœur aînée s’y est installée avec son compagnon à la fin de février. Je dois leur apporter des affaires qu’ils n’ont pas pu prendre avec eux, et de l’argent [les cartes de crédit russes ne fonctionnent plus à l’étranger]. »

La nouvelle génération de dissidents lui ressemble : ce sont en grande partie de jeunes urbains, souvent des travailleurs indépendants ou des salariés de la tech, des médias, des arts et de la finance. Les plus « mondialisés » des Russes, en somme, pour ne pas dire les plus occidentalisés. Impossible pour eux de vivre dans un pays déconnecté du monde, dont Twitter, Facebook, TikTok et Instagram sont désormais bannis. Certains ont même délocalisé leur entreprise et leurs salariés. Une véritable hémorragie de cerveaux et de compétences que le pouvoir, à l’instar de la résistance que son armée rencontre en Ukraine, n’avait visiblement pas anticipée.

« La plupart de mes amis et de mes relations sont partis », constate avec inquiétude Alexandre*, un journaliste chevronné qui, jusqu’à présent, affichait une opposition modérée au Kremlin et à son chef. Comme lui, beaucoup ont cru qu’on pouvait, malgré tout, jouer avec les marges du système, exercer contre lui une critique feutrée et intelligente en s’appuyant, notamment, sur ses différents courants et ses divisions internes. Cela a longtemps permis de passer entre les gouttes de la répression politique et d’éviter les ennuis.

Mais le temps du jeu du chat et de la souris avec les autorités est révolu. Il a pris fin le 17 janvier 2021, jour de l’arrestation du principal opposant au pouvoir, Alexeï Navalny. Depuis cette date, le régime s’est efforcé d’éteindre toute parole critique. L’invasion de l’Ukraine était-elle déjà planifiée à cette époque ? Toujours est-il que médias, universités, ONG et réseaux sociaux sont rapidement devenus des cibles à bâillonner.

« Il n’y a plus de presse indépendante, je ne sais vraiment pas pour qui travailler, se désole Alexandre, à présent au chômage. Pour l’instant, nous vivons sur le salaire de ma femme et sur nos économies. Sans les enfants, nous serions, nous aussi, déjà loin de Moscou. »

Peur de l’oppression

Combien de Russes approuvent l’intervention militaire en Ukraine décidée par Vladimir Poutine ? Difficile à dire : le pays est immense et la parole, désormais confisquée. Sans compter que beaucoup n’ont pas encore conscience des conséquences des sanctions économiques occidentales, dont les plus lourdes devraient se faire ressentir à partir de la fin de l’année. Le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, prévoit déjà la perte de 200 000 emplois dans la capitale.

Au mois d’avril, selon le très sérieux centre Levada, plus de 80 % des sondés soutenaient l’action du président russe. « Mais comment voulez-vous que les gens répondent à une question sur le pouvoir au moment où l’on envoie leurs enfants mourir en Ukraine, et quand les grands médias, qui sont aux ordres, leur assènent qu’il n’y a que deux camps, celui des patriotes et celui des traîtres ? » s’emporte Alexandre.

Il est vrai que la télévision publique ne fait pas dans la dentelle : selon les jours, lors des émissions de grande écoute, stérilisation forcée, déportation et colonie pénitentiaire sont promises aux ennemis intérieurs et extérieurs de la Russie par des débatteurs de plus en plus virulents.

Après une telle mise en condition, qui vaut menace, qui oserait exprimer au téléphone, à l’invitation d’un sondeur, ne serait-ce qu’un début d’avis critique sur la politique menée par le Kremlin ? D’autant que le 17 mars, au cours d’une allocution télévisée d’une violence inouïe, le « patron » lui-même a déclaré ouverte la chasse à la « cinquième colonne ». Tout en visant explicitement les Russes qui « résident mentalement » en Occident, il se disait confiant en la capacité de ses concitoyens à distinguer « un vrai patriote d’un déchet ou d’un traître » et appelait à une « autopurification » de la société.

Le nom qu’il ne faut pas prononcer

« Il », « lui », « le patron »... Aujourd’hui, à Moscou, peu de monde ose encore prononcer le nom de Vladimir Poutine. Même dans l’intimité d’un appartement, d’un salon ou d’une cuisine, vos interlocuteurs hésitent. On préfère vous indiquer silencieusement, de la main, la direction que vous devinez être celle du Kremlin, ou bien on lève l’index vers le plafond, vers un sommet imaginaire, celui de la verticale du pouvoir d’où « il » trône. Tout le monde comprend. Au-delà du patronyme à ne pas prononcer, quand la discussion devient sensible, il n’est pas rare qu’on se penche pour chuchoter à votre oreille ou qu’on s’empare d’un bout de papier et d’un stylo pour vous communiquer une information. Au restaurant, les téléphones portables restent le plus souvent au vestiaire, au fond d’une poche de veste ou de manteau, loin des conversations. On n’est jamais trop prudent.

Encore plus silencieuses sont les élites politiques et économiques du pays. Elles gardent en mémoire l’humiliation publique subie par Sergueï Narychkine, le patron du Service de renseignement extérieur (SVR), lors d’une réunion du Conseil de sécurité retransmise en léger différé à la télévision, le 21 février dernier. Bredouillant, semblant ne pas comprendre qu’il se trouve là, sous les ors du Kremlin, pour approuver formellement la politique ukrainienne du président, le chef des espions est renvoyé sèchement à sa chaise par un Poutine excédé. Une scène qui, en définitive, n’est pas à l’avantage de ce dernier, au regard de ce qu’elle révèle de la sidération de son entourage et, par là même, de son isolement.

Le malaise est confirmé par des témoignages anonymes d’affidés du pouvoir, recueillis par le journal moscovite The New Times.

« Je n’ai rencontré personne qui soutienne ce conflit, assure un haut fonctionnaire. Ils savent tous que c’est une catastrophe. Mais ils essaient de faire bonne figure. » « Quatre-vingt-dix pour cent d’entre eux désapprouvent ce qui se passe [...], mais ils ont peur de parler », confie une autre source proche du Kremlin.

« Il y a des réunions interminables au sein du gouvernement, relate encore un financier et ancien haut fonctionnaire. Les technocrates sont très demandés, car ils sont censés sauver l’économie du flot incessant de nouvelles sanctions. En réalité, leur tâche est sans espoir : environ 70 % des produits fabriqués en Russie intègrent des composants importés, et il est impossible de les remplacer. »

Enfin, Moscou bruisse de rumeurs de mises à l’écart et d’arrestations d’officiers supérieurs dans l’armée et les services de renseignement. « On suspecte quelqu’un d’avoir informé les Américains et les Ukrainiens des préparatifs de l’intervention », commente un haut gradé à la retraite.

Il se dit que « l’opération militaire spéciale » aurait été préparée dans un cercle très étroit, dont la composition fait toujours débat. Le président russe se serait vu promettre une campagne rapide, de quelques jours seulement, avec des pertes civiles et militaires minimales, une campagne à l’issue de laquelle un gouvernement qui lui serait entièrement dévoué dirigerait l’Ukraine. Aujourd’hui, quelles que soient ses ambitions, Vladimir Poutine sait bien qu’il n’y aura pas, et pour longtemps, de régime « ami » à Kiev.

* Les prénoms ont été modifiés pour des raisons de sécurité.

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