Société

« Pouvez-vous checker l’huile, S.V.P ? »

Les garages qui offrent un service à la pompe sont de plus en plus rares, mais ceux qui restent demeurent ouverts, au grand bonheur de leur clientèle fidèle. L'époque où « on sortait pour aller mettre du gaz » n'est pas totalement révolue. Reportage.

Saint-Lin–Laurentides et Saint-Jean-sur-Richelieu — « J’en mets, du lave-glace, et j’en gonfle, des pneus », lance Claude Fournier.

Alors que les garages avec service à la pompe sont de plus en plus rares, on en retrouve deux rue Saint-Isidore, à Saint-Lin–Laurentides. Un Shell exploité par Réjean Charbonneau et un Ultramar tenu par Junior Tremblay.

Lors de notre visite par un matin pluvieux d’avril, les pompistes en poste dans les deux établissements étaient des femmes.

Claude Fournier travaille à la station-service Réjean Charbonneau depuis 10 ans. En 2020, elle a même été classée parmi les trois meilleurs pompistes du Québec dans le réseau des stations-service Shell.

Elle aime le métier de pompiste. « Cela m’a même changée, confie-t-elle. Avant de travailler ici, j’étais vraiment timide. Je répétais les phrases que je devais dire aux clients dans ma tête. »

« J’aime le contact avec les clients. On prend le temps de jaser et de s’intéresser à ce qu’ils vivent. »

— Claude Fournier, pompiste

Avec ses clients, Claude Fournier – mère d’un jeune garçon – parle de leurs petits qui sont malades, de leur genou douloureux. Mais aussi du mauvais temps et du prix de l’essence à la hausse.

« Ce n’est pas un service anonyme », fait valoir son patron, qui souligne avoir été invité à un congrès de Shell à Dubaï pour la qualité du service de son établissement.

Réjean Charbonneau n’exploite pas de dépanneur, mais un atelier mécanique. Son commerce est par ailleurs fermé le dimanche et le samedi après 18 h. « C’est comme dans les années 1950. Le garage est conçu pour être avec service », souligne l’homme de 68 ans.

Réjean Charbonneau, fils d’un fermier, a acheté de ses patrons le garage où il était mécanicien depuis l’âge de 18 ans. Son beau-fils Dominique, qui va avoir 50 ans, y travaille comme mécanicien alors que sa femme Ginette vient prêter main-forte en fin de journée.

« J’ai 1250 clients réguliers ici », dit fièrement Réjean Charbonneau.

Parmi eux, il y a eu notamment les parents de l’actrice Élise Guilbault.

Plus que de la mécanique

Réjean Charbonneau souligne que la voiture est plus qu’une automobile pour bien des hommes de sa génération. C’est un symbole d’autonomie et de fierté.

Récemment, un homme est venu le voir et lui a confié avec émotion : « J’ai un mois à vivre et c’est ma femme qui va s’occuper de l’auto. »

Réjean Charbonneau est un homme fascinant. Le natif de Saint-Lin nous raconte ses soupers dans les restaurants de Montréal (il s’ennuie de l’Hôtel Herman et il nous parle de la réouverture du Moccione quand il apprend que l’on vit dans Villeray). Grand amateur de « vins naturels », il commande régulièrement des importations privées avec Primavin.

Réjean Charbonneau a voyagé partout dans le monde : aux îles Galapagos, au Japon, en Tunisie, en Équateur. Grand amoureux de la ville de Paris (« le centre du monde »), il est un lecteur insatiable. Il est passionné par l’œuvre d’Albert Camus et a des boîtes pleines de Guides Michelin à la maison.

« J’ai voyagé en Concorde », ajoute-t-il.

« Je te dis tout ça pour te dire qu’un mécanicien ne s’intéresse pas juste à la mécanique. » Surtout lui.

24 heures sur 24

« Nous sommes les deux vieux de la vieille », lance Junior Tremblay quand nous lui disons que nous venons de visiter Réjean Charbonneau.

Les deux hommes ne se considèrent pas comme des compétiteurs. Ils ont leur clientèle, chacun de leur côté de la rue Saint-Isidore.

L’Ultramar de Junior Tremblay offre même le service à la pompe… 24 heures sur 24 !

« C’est notre marque de commerce. Les gens viennent souvent ici parce qu’ils sont mal pris. Une lumière brûlée, de l’huile à ajouter… Des wipers pendant une tempête, on en change ! »

— Junior Tremblay, propriétaire d’une station-service Ultramar à Saint-Lin–Laurentides

Junior Tremblay a acheté le garage de son père avec sa femme Diane il y a six ans. « Mes trois enfants ont travaillé aussi », ajoute celui dont on ne pourrait jamais deviner qu’il est grand-père.

Pour lui, c’était écrit dans le ciel qu’il allait prendre la relève de l’entreprise familiale. En quelques secondes, on devine qu’il est un gars d’affaires au tempérament actif.

Junior Tremblay aime faire jaser les clients et il engage des employés « allumés ». « Quand il y a un match du Canadien, on porte nos chandails. »

Sinon, les employés doivent avoir fière allure avec la cravate et la casquette d’Ultramar. « Le service est notre marque de commerce », rappelle-t-il.

Son commerce peut compter sur trois mécaniciens, un service de propane et un dépanneur avec un comptoir de plats pour emporter cuisinés par Diane.

Lors de notre visite, deux jeunes femmes pompistes, Justine et Karine, étaient en poste. Elles nous ont dit aimer le caractère social de leur travail, mais aussi l’aspect physique. « Les journées passent vite », lance la première. « Ça bouge. Nous sommes dehors, c’est l’fun », souligne la deuxième.

En étant ouvert de nuit avec un service à la pompe, Junior Tremblay a besoin de beaucoup de personnel, ce qui est un grand défi avec la pénurie de main-d’œuvre. Pendant la pandémie, il a assuré – à la dernière minute, faute de personnel – plusieurs quarts de nuit.

« Pour attirer du personnel, ce qui me sauve, ce sont les pourboires », se console-t-il.

Le monde du travail a changé. Le père de Junior Tremblay, lui, travaillait 7 jours sur 7 à coup de 15 heures chaque fois. « Si je voulais voir mon père, il fallait que ma mère m’amène ici. Mon père demandait au déneigeur de me faire une glissade en arrière, j’avais un vélo. »

Il faut dire que le garage était entouré d’un champ alors que c’est devenu une artère commerciale. Junior Tremblay se souvient encore du son quand les voitures roulaient sur la sonnerie. « C’était un vrai gaz bar. »

De la relève

Il reste un seul et dernier garage de l’enseigne Pétrole du Québec dans la province. À Saint-Jean-sur-Richelieu. Si la marquise rappelle une autre époque – sentiment amplifié par la chanson Love Hurts qui joue à notre arrivée –, le commerce roule avec des jeunes.

À commencer par la gérante, Myriam Lalonde, qui a 28 ans. Elle est la conjointe de l’un des trois frères copropriétaires. Elle est aussi menue qu’elle a – permettez-nous le jeu de mots automobile – de la drive.

« Nous sommes indépendants », précise fièrement Myriam Lalonde.

En juin dernier, une association a été conclue avec Boni-Soir pour bonifier la section dépanneur.

« On a même bâti une cuisine en haut pour le prêt-à-manger. Il y a une école en face et un cégep pas loin, donc il y a beaucoup de gens qui passent. »

— Myriam Lalonde, gérante de la station-service Pétrole du Québec à Saint-Jean-sur-Richelieu

Il y a également un beau choix de bières de microbrasseries. « Pour des gens, c’est une activité sociale de venir ici », souligne Myriam Lalonde.

Notre visite a eu lieu lors de l’une des premières belles journées du printemps. Celle où les gens veulent que leur voiture soit propre pour rouler les fenêtres baissées.

« Les chars sport sortent du garage », lance Jakob Desjardins, l’un des deux pompistes en poste lors de notre visite. Ce jour-là, il faisait équipe avec Francis L’Écuyer, alors que Jeremy Gosselin était arrivé très tôt avant son quart de travail, comme il en a l’habitude.

Jakob et Francis travaillent chez Pétrole du Québec depuis plus de cinq ans. « Nous sommes toujours deux, donc c’est l’fun », dit le premier au son de Stairway to Heaven, de Led Zeppelin.

« J’aime ça. Ça bouge. Nous sommes jamais assis. L’été, c’est vraiment l’fun », ajoute le deuxième.

« Le service à la clientèle et voir du monde, c’est vraiment mieux qu’être seul à son bureau. Il y a un contact humain », renchérit Jeremy.

Des prétextes pour venir « gazer »

Sandra Saingelain vient souvent « gazer » chez Pétrole du Québec ici, car elle soutient que l’essence super sans plomb est moins chère qu’ailleurs et même concurrentielle à Costco. « Mais ce que j’aime beaucoup ici, c’est qu’on lave mes vitres, lance la propriétaire d’une Jetta. Ici, les employés sont gentils et attentionnés. »

Peu de temps après, un homme avec une camionnette demande 200 $ d’essence, ce qui ne lui permet même pas de faire le plein.

Sinon, beaucoup de clients ne mettent que 20 $, constate-t-on à notre grande surprise. « Il y a des gens qui se trouvent des raisons de venir juste pour nous jaser », note Francis au son de Bed of Roses, de Bon Jovi.

« On veut continuer le plus longtemps possible à offrir le service à la pompe », promet par ailleurs Myriam Lalonde.

Louis Bélanger

Paroles d’un fils de pompiste

« Quand je sens le gaz, ça me rappelle mon père », dit Louis Bélanger.

Un vrai « gaz bar » comme dans le film de Louis Bélanger, soit un commerce qui ne vend pratiquement que de l’essence – sans atelier mécanique –, cela n’existe pratiquement plus, soutient-il.

« Je pense que les vrais gaz bars ont tous disparu », note-t-il.

« Sur les paquets d’allumettes, mon père avait fait mettre : bar à essence », souligne le réalisateur. Quand ce dernier peut s’arrêter dans une station avec service, c’est là qu’il fait le plein. C’était le cas à La Minerve, au Garage André Laramée, où il a eu un chalet.

Le film de Louis Bélanger Gaz Bar Blues, grand classique du cinéma québécois sorti en 2003 (et qui deviendra une pièce de théâtre chez Duceppe en 2023), est une fiction, mais le père du réalisateur a bel et bien exploité un « bar à essence » dans le quartier Limoilou, à Québec.

« C’était sur la 18e Avenue, mais sur un tout petit segment, c’était sur l’avenue Lamontagne qui menait aux chutes de Beaupré, raconte Louis Bélanger. Comme la rue changeait de nom, tous les touristes étaient perdus. Mon père parlait peu en anglais, mais il avait appris comment réenligner le monde. »

Comme il le dit si bien, les stations-service n’ont plus la fonction qu’ils avaient. Ils étaient des « points d’ancrage » et ils sont devenus des « lieux de passage ».

« C’était un point d’ancrage dans le quartier avec des chaises en avant pour que les gens viennent jaser. C’est ce qui a disparu avec l’arrivée des stations libre-service. Elles sont installées dans des lieux de passage en marge des autoroutes, le plus près possible de la sortie pour y passer le moins de temps possible. »

— Louis Bélanger, réalisateur

« Quand j’étais petit, j’avais 12 ans et on me donnait des clés pour tasser les chars loin des pompes pendant que les clients jasaient. »

Il se souvient aussi d’avoir vendu « des poches de sable » pour mettre dans les coffres de voiture qui avaient des tractions arrière.

Contrairement au scénario de Gaz Bar Blues, son père ne tenait pas à ce que ses trois fils prennent la relève, mais plutôt à ce qu’ils poursuivent leur études.

« Mais la vérité est que c’était su qu’il fallait donner un coup de main. »

Le père de Louis Bélanger souffrait de la maladie de Parkinson. « Il n’était pas capable de manipuler l’argent. Il n’y avait pas de caisse enregistreuse, et on avait l’argent dans nos proches. […] Je l’aidais, mais j’aimais ça être là, fait-il valoir. Je volais des bouttes de vie aux bonhommes qui parlaient. Il y avait de la vie : c’était un quartier ouvrier, et les gens avaient le verbe imaginatif. »

« Je pense que j’ai appris à écrire des dialogues en écoutant les gens parler », affirme même Louis Bélanger.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.