Jonathan Drouin

L’homme avant le joueur

L’attaquant du Canadien Jonathan Drouin sera absent à long terme pour des « raisons personnelles ».

Quelles raisons précisément ?

Je l’ignore. De toute façon, ces raisons lui appartiennent. Mais si l’attaquant québécois prend ses distances du hockey, sachez qu’il le fait par nécessité. Car le hockey, c’est son obsession. Sa passion. Le centre de sa vie. Il lui arrive même, dans son lit le soir, de visualiser des jeux sur une patinoire imaginaire, m’a-t-il confié l’hiver dernier lors d’une longue entrevue.

« Des fois, c’est trop. J’aimerais trouver l’interrupteur. Le bouton Off pour passer à autre chose. Il ne faut pas exagérer. »

Bien sûr, Jonathan Drouin n’est pas la première personne à mettre sa passion de côté pour un moment afin de régler des problèmes personnels. Dans l’enseignement, dans la construction, en gestion, en politique, en médecine, dans le milieu des arts, c’est fréquent. Je ne compte plus le nombre d’amis et de collègues qui ont dû faire une pause de leur travail pour prendre soin d’eux. Ou d’un proche. Par contre, dans le sport professionnel, c’est beaucoup plus rare.

Pourquoi ?

Parce que l’endurance, l’endurcissement, la persévérance et la « force du mental » y sont des valeurs très prisées. Plus que dans les autres domaines. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard s’il y a tant de métaphores guerrières dans le vocabulaire sportif.

Les coéquipiers se considèrent comme des frères d’armes. Ils montent au front ensemble. Ils mènent une bataille de tranchées. Ils défendent leur territoire contre les attaques ennemies. On dit de Brendan Gallagher qu’il est un « guerrier ». De Shea Weber, qu’il décoche des « missiles ». Des lanceurs de baseball, qu’ils sont des « artilleurs ». Et des joueurs de champ, des « voltigeurs ».

Or, quel est le pire crime dans l’armée ? Après la trahison ?

La désertion.

C’est pourquoi tant de joueurs taisent leurs problèmes personnels et restent dans l’entourage de leur équipe. Même s’ils ont la tête ailleurs. Même si leurs performances nuisent à leur club. Même si le meilleur geste à faire, c’est assurément de rentrer à la maison. Les sportifs craignent la réaction de leurs patrons. De leurs coéquipiers. Des commentateurs. Des partisans.

Je les comprends.

Souvenez-vous des commentaires, l’été dernier, lorsque le gardien Tuukka Rask a soudainement quitté la bulle des Bruins de Boston pendant les séries éliminatoires. Sur les réseaux sociaux, des fans se sont déchaînés contre lui. Je cite l’ancien entraîneur-chef des Bruins Mike Milbury : « Personne ne quitte la bulle simplement parce qu’il ne veut pas être ici et qu’il a besoin d’être avec sa famille. Je n’aurais jamais fait ça. Les autres joueurs de la ligue non plus. »

Finalement, quatre jours plus tard, on apprenait que Rask était rentré chez lui parce que sa fille avait eu besoin d’une aide médicale d’urgence.

Est-ce faire preuve de faiblesse que de quitter son équipe pour gérer une situation personnelle difficile, comme celle que semble vivre Jonathan Drouin, selon ce qu’on a compris en conférence de presse ?

Non. Au contraire. C’est courageux. Il faut être fort pour savoir reconnaître ses limites. Sa vulnérabilité. Pour laisser de côté sa passion afin de mettre de l’ordre dans sa vie, ou d’aider un proche qui dépend de soi. À ce sujet, je dois souligner la compassion de Dominique Ducharme envers Jonathan Drouin, qu’il connaît depuis l’adolescence. L’entraîneur-chef du Canadien a su trouver les mots justes.

« Le plus important, a-t-il dit mercredi, c’est que [Jonathan] règle ce qu’il doit régler. Quand j’ai entendu son nom ce matin, je pensais à la personne, pas au hockey. »

* * *

Soyons francs. Dans les minutes qui ont suivi l’annonce, sur les réseaux sociaux et dans les forums de discussion, bien des « amateurs » ont démontré beaucoup moins de compassion que Dominique Ducharme envers Jonathan Drouin. C’est déplorable.

Au cœur des commentaires : l’argent.

C’est vrai, les hockeyeurs de la LNH gagnent bien leur vie. Très, très, très bien, même. Ça leur fait un gros souci de moins par rapport au commun des mortels.

« C’est vrai qu’on est bien payés », m’a déjà confié l’entraîneur-chef des Whitecaps de Vancouver, le Montréalais Marc Dos Santos, dans le cadre d’une chronique sur les difficultés de jouer seulement à l’étranger pendant la pandémie.

« Si on s’attarde juste à l’aspect financier, je suis gêné de parler de nos problèmes. Je sais que des gens n’ont pas de job. Que d’autres ont perdu leurs revenus. On ne souffre pas financièrement, c’est vrai. Mais sur d’autres aspects, ça reste difficile. »

Car si l’argent n’est pas un souci, il ne règle pas tous les problèmes non plus.

Laissez-moi vous raconter une histoire. Celle de Sebastian Deisler. Au début des années 2000, il était un des plus grands espoirs du soccer allemand. Puis il a subi des blessures. Une dépression. À 27 ans, il a pris sa retraite. Deux ans plus tard, il a expliqué à Bild avoir cru que l’argent pourrait le sortir de sa langueur. À tort.

« Autour de moi, c’était la folie. Tous les jours, les gens se concentraient sur moi. Mais personne ne me demandait ce que je ressentais… J’ai essayé de gérer toute cette attention. À Berlin, je faisais la fête, comme les autres footballeurs professionnels. J’achetais des montres chères, des lunettes coûteuses, des vêtements… Moi, tout ce que je voulais, c’était jouer au football. Parler de football. Mais soudainement, toute ma vie était sous les projecteurs.

« Tout le monde me connaissait. J’étais au sommet du soccer. Une grosse voiture était garée dans l’entrée. Mais rien de tout cela ne me rendait heureux. Je me suis demandé : est-ce que c’est ça, mon but ? J’avais mal au cœur. Je vivais contre ma nature. »

* * *

On vient de le voir, le champ des « raisons personnelles » est très vaste. J’ignore quelle est la nature exacte des problèmes de Jonathan Drouin. Mais à entendre le ton de Dominique Ducharme et de Phillip Danault, mercredi, en conférence de presse, on devine que l’attaquant du Canadien vit des moments difficiles.

Parfois, dans la vie, peu importe le statut ou le salaire, une pause peut s’avérer nécessaire. Je souhaite simplement à Jonathan Drouin que ce temps d’arrêt, loin du bruit ambiant, lui soit bénéfique.

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