L’aestas horribilis bleu-blanc-rouge

Guy Lafleur ayant déjà annoncé sa retraite en plein mois de novembre, on tient pour acquis depuis longtemps qu’aucun évènement n’est trop surréel pour le quotidien du Canadien de Montréal.

Mais force est d’admettre que l’actuelle saison morte a été marquée par une série de crises rarement vue dans l’histoire récente du Tricolore.

Logiquement, le crescendo d’émotions suscité par la finale de la Coupe Stanley, au début du mois de juillet, aurait dû donner à l’équipe le summum d’attention qu’on puisse lui accorder.

Or, cette première participation à la finale en 28 ans a été, sauf exception, le dernier prétexte à la réjouissance durant ce qu’on pourrait qualifier d’aestas horribilis. Au cours de cet horrible été, le CH a pratiquement monopolisé les actualités de la LNH.

Dès le bilan de fin de saison, le 9 juillet, un premier signal apparaît lorsque Marc Bergevin, à l’évidence exténué, offre des réponses évasives au possible concernant son avenir, lui qui amorce la dernière année de son contrat comme directeur général du Canadien. Quelques heures plus tôt, on avait appris que Joël Bouchard, entraîneur-chef du club-école du Rocket de Laval et figure appréciée de l’organisation, avait accepté un poste équivalent chez les Gulls de San Diego, filiale des Ducks d’Anaheim dans la Ligue américaine.

Moins d’une semaine plus tard, le 14 juillet, le tonnerre gronde une première fois : des informations circulent selon lesquelles Shea Weber raterait toute la saison suivante en raison de multiples blessures. Les demandes de confirmation auprès de l’équipe restent sans réponse.

Trois jours après, le tonnerre gronde une deuxième fois : Carey Price n’est pas protégé en vue du repêchage d’expansion marquant l’entrée du Kraken de Seattle dans la LNH. Désireux de garder son tandem de gardiens intact, Bergevin fait le pari que la direction du Kraken ne voudra pas du contrat de Price, pas plus que de son bilan de santé. À ce moment, des rumeurs avancent que Price ne jouera peut-être pas du tout en 2021-2022. Le suspense dure quatre jours et Price demeure finalement chez le Canadien, non sans que l’organisation ait volé la vedette lors de ce repêchage.

Le 22 juillet, Marc Bergevin confirme que son capitaine devra faire l’impasse sur la campagne à venir, et peut-être sur le reste de sa carrière.

De Mailloux à Kotkaniemi

Le lendemain, le tonnerre gronde une troisième fois, et le CH vole la vedette une fois de plus. À la toute fin du premier tour du repêchage d’entrée, l’équipe arrête son choix sur Logan Mailloux, défenseur ontarien qui avait explicitement dit souhaiter ne pas être sélectionné. Le jeune homme avait été jugé coupable, quelques mois auparavant, d’un crime sexuel commis en Suède et l’affaire avait refait surface quelques jours avant le repêchage.

Bergevin et le Tricolore tentent d’apaiser les critiques en invoquant notamment le droit à une deuxième chance. Mais le mal est fait. L’opinion publique se déchaîne. La classe politique, à Québec et à Ottawa, se dit « déçue » que le Canadien, avec sa riche histoire et son statut d’institution au pays, ait fait preuve d’un si pauvre jugement. Des commanditaires de longue date menacent de lâcher le club.

Le 28 juillet, Geoff Molson prend la parole. Le propriétaire et président de l’équipe admet que ses hommes de hockey ont commis une « erreur » en repêchant Mailloux, mais affirme que ce dernier demeurera néanmoins membre du Canadien. Le 2 septembre, on apprend que la Ligue junior de l’Ontario, circuit où devait évoluer Mailloux avec les Knights de London, avait suspendu le défenseur pour une durée indéfinie en raison de ses actes passés.

Toujours le 28 juillet, la nouvelle n’est pas une surprise, mais Phillip Danault, populaire joueur de centre, s’engage avec les Kings de Los Angeles. Adoré du public, le Québécois n’avait jamais trouvé de terrain d’entente avec le Tricolore pour une prolongation de contrat. Des médias avaient révélé pendant la saison 2020-2021 que Danault avait refusé une offre de cinq ans et 25 millions. Les deux camps ont peu négocié par la suite et le divorce s’est naturellement confirmé.

L’orage semble terminé et la rentrée approche. Or, le tonnerre gronde une quatrième fois. Le 28 août, les Hurricanes de la Caroline annoncent avoir fait une offre hostile de 6,1 millions au joueur autonome avec compensation Jesperi Kotkaniemi. Après une semaine de réflexion, le Canadien annonce qu’il n’égalera pas l’offre.

Avec les choix au repêchage obtenus en contrepartie, Marc Bergevin négocie rapidement pour acquérir le joueur de centre Christian Dvorak des Coyotes de l’Arizona. Sur le plan du hockey, le remplacement du Finlandais par l’Américain se défend parfaitement – même positivement –, mais il n’en demeure pas moins que le Tricolore se voit désormais privé de l’un de ses plus prometteurs espoirs.

Enfin, le 7 octobre, à un peu moins d’une semaine du début de la saison, l’Association des joueurs de la LNH annonce que le gardien Carey Price a adhéré à un programme d’aide et qu’il s’absentera de l’entourage de son équipe pour au moins 30 jours.

Il était déjà acquis qu’il raterait les premiers matchs de la saison en raison d’une rééducation qui s’étire à la suite d’une opération à un genou, mais il s’agit néanmoins d’une énième tuile pour le CH, qui propulse une nouvelle fois son directeur général sous les projecteurs pour répondre aux questions à ce sujet.

Par le fait même, le CH révèle que le statut contractuel de son DG ne fera l’objet d’aucune mise à jour d’ici la fin de la saison.

Des relents de 1995

Au bout du fil, Bernard Brisset reconnaît que le Canadien traverse une période « particulièrement foisonnante en termes d’évènements, de loufoqueries ». Celui qui a été vice-président aux communications de l’organisation de 1992 à 2000 en connaît un rayon sur les tempêtes qu’a dû traverser le CH au fil du temps.

Les rebondissements de l’été 2021, nuance-t-il, ne sont toutefois pas liés les uns aux autres, ou très peu. C’est ce qui, à son avis, relègue ce florilège d’imprévus derrière l’automne 1995. « Une période de m**** », lâche-t-il.

Après un début de saison catastrophique, le Canadien avait congédié son directeur général Serge Savard et son entraîneur Jacques Demers pour les remplacer par les inexpérimentés Réjean Houle et Mario Tremblay. Le conflit de personnalités entre ce dernier et Patrick Roy a mené au départ fracassant du légendaire gardien, un évènement qui, 25 ans plus tard, marque encore les esprits.

Toute cette crise, rappelle M. Brisset, a dû être gérée alors que l’organisation préparait la fermeture du Forum, le « temple du hockey », et la transition vers le Centre Bell. Autant d’évènements qui « touchaient des cordes sensibles chez tous les amateurs ».

Son employé de l’époque, Donald Beauchamp, abonde dans le même sens. Difficile de trouver une « série de circonstances » aussi trouble que celle-là. Lui-même vice-président aux communications de 2002 à 2018, M. Beauchamp parle également de la mort de la fille de Bob Gainey, en 2006-2007, comme d’un drame qui avait fortement ébranlé l’organisation pendant une longue période. Laura Gainey était disparue en mer et son corps n’a jamais été retrouvé. Une commission d’enquête avait même fait suite à cet évènement tragique. Dans le tumulte, M. Gainey, alors directeur général du club, s’était retiré de ses fonctions et avait confié l’intérim à Pierre Gauthier.

À l’interne, les ajustements logistiques avaient été inévitables, puisque « la saison avançait », se rappelle M. Beauchamp, qui est aujourd’hui conseiller spécial pour la firme d’affaires publiques TACT Intelligence-conseil.

D’ailleurs, insiste-t-il, même si l’été 2021 a été pénible pour le Canadien, le fait que toutes les tuiles imaginables soient tombées pendant la saison morte laissera tout de même la place au hockey une fois que la saison s’amorcera pour de bon. « Aussi bien que ça arrive avant, car durant la saison, ce qui compte, c’est la performance, les résultats », dit-il.

Par ailleurs, il rappelle que, malgré tout, le CH a réussi à tirer du positif de certains éléments. Il cite rapidement l’annonce du retour au jeu de Jonathan Drouin ainsi que ses sorties publiques pour révéler ses troubles d’anxiété. Dans ce dossier, le club a su placer cette bonne nouvelle « dans la bonne perspective », croit-il.

Un bon coup, à n’en point douter. Dont avait bien besoin cette équipe au cours de son été le plus pénible depuis longtemps. Peut-être depuis toujours.

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