Salomé Leclerc à l’état brut

« On verra ce que ça donne », s’est dit Salomé Leclerc, quand elle s’est mise à écrire et à composer au début de la pandémie. Elle a laissé les idées venir, sans même se mettre la pression de mener un projet à terme. Il est sorti de cette zone de liberté Mille ouvrages mon cœur, un album aux détours surprenants, qu’elle a terminé avec un voisin de studio : Louis-Jean Cormier.

Salomé Leclerc s’était donné un défi pour son troisième album, Les choses extérieures : écrire, composer, jouer, arranger et réaliser ses chansons toute seule. Plus pour se prouver à elle-même qu’elle en était capable que pour se faire valoir aux yeux des autres. Elle l’a fait. Avec succès.

Elle est sortie de cette expérience plus confiante en ses moyens. Ça s’entend sur Mille ouvrages mon cœur, où elle déploie une fois de plus un folk ouvert, nourri au rock, au ton et à la manière très personnels. Ce disque-là, elle l’a fait pas mal toute seule aussi : elle en a écrit tous les textes, toutes les musiques et les a enregistrées toute seule, jusqu’au jour où, n’y voyant plus clair, elle a ressenti le besoin de les faire entendre à une oreille extérieure.

« Je n’avais pas la prétention de tout connaître parce que j’avais déjà réalisé un album toute seule », dit l’autrice-compositrice-interprète. Elle n’avait pas non plus envie de la pression de porter son projet toute seule à bout de bras. Et c’est là que Louis-Jean Cormier entre en scène : un matin, elle l’a croisé près de son local de répétition. « Il m’a offert son écoute », raconte-t-elle.

L’essentiel des chansons était là : le sentiment de nostalgie, le temps qui passe, les amours aux détours complexes, l’approche brute et les ruptures étonnantes. Comme dans La vie parfois, morceau folk orné de cuivres et d’envolées vocales graciles qui prend d’habiles chemins de traverse. Comme si on parcourait « trois paysages différents » en moins de quatre minutes, comme le dit sa créatrice.

« Ce que Louis-Jean a apporté de plus à l’album, c’est qu’il m’a encouragée à conserver pas mal de pistes enregistrées sur mes maquettes. »

— Salomé Leclerc

« Je ne sais pas si j’en aurais gardé autant, par crainte que ça ne soit pas assez puissant, que ça ne sonne pas assez bien, que l’émotion ne passe pas assez. Le côté brut de certaines chansons est là grâce à lui. »

Sonner vrai

Ce côté « brut », c’est ce qui a tout de suite distingué Salomé Leclerc du lot quand elle a lancé son premier album, Sous les arbres, il y a 10 ans. On sentait qu’elle avait du chien. Qu’elle ne cherchait pas à faire des chansons belles et propres, mais des chansons qui sonnent vrai. Et c’est encore ce qu’elle cherche aujourd’hui. « À partir du moment où je trouve que ça marche, je laisse ça comme ça, dit-elle. Il y a un côté instinctif que j’aime garder. »

Sur Avant les éclats, l’un des morceaux qui grondent le plus sur Mille ouvrages mon cœur, elle souligne que la guitare est fausse et que la batterie « n’est pas droite ». Et puis ? C’est ce qui contribue à la charge émotive de la chanson. Les ondes radio, de toute manière, sont déjà pleines de chansons proprettes sans grande personnalité.

Salomé Leclerc a pris conscience de l’importance de ne pas trop polir ses chansons en entendant un album de Feist où on entend des oiseaux, des pas et d’autres bruits d’ambiance et les chansons imparfaites de l’Allemande Sibylle Baier. « Il n’y a rien d’aseptisé et tout est là : il y a une chanson, mais il y a aussi de la vie avant et de la vie après. On entend tout ça. Ce côté naturel, ça vient me chercher, insiste-t-elle. Depuis Les choses extérieures, j’ai envie de mettre ça de l’avant. »

Ces « erreurs » qu’elle embrasse ne choquent pas l’oreille. Salomé Leclerc est loin de faire du folk lo-fi déglingué. Mille ouvrages mon cœur est rehaussé d’arrangements délicats, qui vont des cuivres aux cordes, mais reste toujours proche de son essence folk ou rock. Son mot d’ordre : ne jamais « nettoyer » le son avant la toute fin du mixage. Et seulement si nécessaire. « Ça ne marche pas pour tout le monde, convient-elle, mais pour moi, ça ajoute. »

En tournée, en duo avec José Major, dès le 19 novembre

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