Sexualité féminine

Libérons la masturbation

Après avoir été ignorée pendant des siècles, voire occultée et diabolisée, la masturbation féminine reprend ses droits dans un ouvrage qui cherche à briser le tabou entourant cette pratique sexuelle.

Après le droit de vote, au divorce et à la propriété, la libération des femmes passe aujourd’hui par la masturbation.

Enfin, oserions-nous ajouter, à la lecture de ce Petit manifeste de la masturbation féminine, ouvrage à la fois éducatif et politique, même (avis aux intéressées) pratico-pratique, publié dernièrement aux Éditions de l’Homme.

C’est à la comédienne Roxane Gaudette Loiseau que revient cette initiative inusitée, décomplexée et militante, douce et engageante, et finalement, soyons francs (franches !), volontairement inspirante. Quoique toujours avec bon goût, le propos demeurant avant tout pédagogique (par moments carrément clinique).

Pour ce faire, elle s’est associée à son amie et complice sexologue Mélanie Guénette-Robert, signant un livre, elles l’espèrent, que les femmes s’échangeront, et offriront surtout à leurs filles. Un livre qui circulera, pourquoi pas, dans les classes et entre les mains des enseignants responsables des cours d’éducation à la sexualité.

Précision : les femmes, et « toutes les personnes ayant une vulve », le texte se positionnant d’emblée, et tout au long, inclusion oblige.

Enfin ! disions-nous, parce qu’après avoir été ignorée pendant des siècles, diabolisée, puis occultée à nouveau, au fil d’une histoire en yo-yo, la masturbation des femmes en général retrouve ici ses lettres de noblesse, si l’on ose dire – le clitoris en particulier (longtemps perçu comme une excroissance inutile, voire pathologique). En tout cas, la place de choix lui revient (à titre d’unique organe exclusivement voué au plaisir, possédant des milliers de terminaisons nerveuses, visiblement sous-exploitées dans l’histoire de l’humanité, à lire le chapitre historique ici exposé).

« On veut démocratiser la masturbation ! »

— Mélanie Guénette-Robert et Roxane Gaudette Loiseau, autrices du Petit manifeste de la masturbation féminine

Nous les avons rencontrées dernièrement dans un café de Longueuil, pour discuter de ce sujet a priori tabou. Mais visiblement de moins en moins, à les entendre débattre, haut, fort et avec conviction (personne, ce matin-là, n’a d’ailleurs pu passer à côté du sujet qui les enflammait…).

« Dès le départ, on a voulu comprendre pourquoi les femmes ressentent encore un malaise à explorer », enchaîne Roxane Gaudette Loiseau, tout en confiant avoir été personnellement « frustrée » toute son adolescence. « Tout le monde parlait de l’orgasme, je voulais le découvrir, mais en fait, je n’avais pas, ou si peu, d’information sur mon propre corps ! Ça m’a beaucoup frustrée… » Même sa mère, « ben open », ne lui a donné « aucun briefing », se souvient-elle. D’où l’idée de ce livre, comprend-on, alors qu’elle est à son tour maman.

Expliquer, démystifier

Pendant toute la pandémie, les deux autrices ont épluché les recherches sur le sujet (« et il n’y avait pratiquement rien ») pour comprendre le rôle sournois du patriarcat, la « mécanique du plaisir », rédiger un lexique anatomique, et des ressources pour explorer davantage en prime. En insistant, toujours, sur la diversité (des corps, des réalités et des intérêts). Objectif : expliquer, démystifier et valider les différents ressentis. Bref, « démocratiser », on y revient toujours.

« On décrit le fonctionnement du corps, enchaîne Mélanie Guénette-Robert, les différentes réponses du corps, le nom des organes génitaux. »

« Parce que la connaissance, c’est le pouvoir ! Mais on le précise aussi : il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de se masturber. C’est très validant ! »

— Mélanie Guénette-Robert, sexologue et autrice

Si le chapitre sur les bienfaits de la masturbation est un peu court (on en aurait pris plus), et le texte prend par moments, on l’a dit, un ton un brin clinique (on ne dit pas ici « clito », mais bien « complexe clitoro-urétro-vaginal »), soulignons le clin d’œil bienvenu à toutes ces femmes, pionnières et néanmoins méconnues, qui ont marqué l’histoire. On pense à Rachel Maines (pour ses recherches sur l’histoire du vibrateur, fascinante), Betty Dodson (féministe prosexe à qui l’on doit des ateliers de masturbation) et Shere Hite (et son fameux rapport, concluant que 70 % des femmes n’atteignent pas l’orgasme pendant le coït, surnommé le « rapport Hate », un nom qui en dit long).

« Mon souhait, c’est d’en finir avec le tabou qui entoure la masturbation, conclut la sexologue. On voit souvent la masturbation comme une pratique moindre, comme s’il y avait une hiérarchie. Or, c’est une pratique à part entière ! Et j’espère que ce livre va la valider. »

D’autant que le premier pas vers une sexualité épanouie passe par soi, renchérit Roxane Gaudette Loiseau, en insistant sur cette idée engageante d’« autonomie sexuelle ». Les hommes le savent depuis toujours, à notre tour : « Tsé quoi, fille, tu peux tellement te gérer seule ! »

Après le manifeste, le guide !

Décidément, le sujet est dans l’air. Julia Pietri (artiste, autrice et militante française, à qui l’on doit le compte Instagram La gang du clito ainsi qu’une maison d’édition féministe) publie en même temps chez nous un Petit guide de la masturbation féminine (adapté au Québec chez Saint-Jean Éditeur). Un livre complémentaire, cette fois moins didactique que politique, reposant sur un sondage mené auprès de 6345 répondantes. Statistiques et témoignages à l’appui (illustrations colorées en sus), l’autrice y expose toute la variété des possibles sur toutes les questions imaginables en matière de masturbation. Pourquoi, quand, comment, combien de temps ? Elle démystifie au passage le mythe de l’orgasme vaginal, aborde la question des agressions, même de la soi-disant frigidité féminine. Le ton est direct, le propos engageant, et la lecture, osons le mot, jouissive. À lire.

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