La Presse au Qatar

Un but, un record et un pied de nez

Doha — Son automne fut plus mouvementé que celui des libéraux. Plus rocambolesque que la saison de STAT. Plus controversé que la biographie de Pierre Gervais.

Est-ce possible ?

Absolument. Bienvenue dans l’univers de Cristiano Ronaldo, la gigavedette de l’équipe du Portugal et de… et de… et d’aucun autre club, en fait, depuis la bombe à neutrons qu’il a lui-même larguée, la semaine dernière, dans une entrevue-choc à la télévision britannique.

Cristiano Ronaldo aime la caméra. La caméra l’aime. L’attaquant de 37 ans a suffisamment de bagage pour savoir comment produire de l’effet, et cette entrevue était épique. Sa liste de griefs envers ses patrons à Manchester United était plus longue que la liste des finalistes au gala des Gémeaux. Les appareils au gym ? Vétustes. L’entraîneur de l’année dernière ? « Ce n’était même pas un coach. » Celui de cette saison ? « Il manque de respect envers moi. » La haute direction ? Il l’accuse de l’avoir trahi, en plus d’avoir manqué d’empathie après la mort de son bébé. C’est tout ? Non. Il a aussi déclaré que les propriétaires américains se foutaient du club. Sur celle-là, personne ne le contredira.

« Des gens ne me veulent plus à [Manchester]. Pas juste le coach. Deux ou trois autres gars aussi. […] Honnêtement, je ne devrais pas dire ça… Je ne sais pas… Mais écoutez, je m’en fous. Les gens devraient écouter la vérité. Oui, je me suis senti trahi. »

Le divorce entre Ronaldo et ManU fut consommé la fin de semaine dernière. En pleine Coupe du monde. Dans une ville où se trouvent 12 000 journalistes, et où il est l’un des joueurs les plus épiés.

Bonjour, la pression.

Plusieurs se seraient écrasés pour moins. Pas lui. Au contraire, depuis toujours, Ronaldo carbure à cette pression. Il l’a une fois de plus démontré, jeudi, en se distinguant dans une victoire de 3-2 des Portugais face aux Ghanéens.

Aux deux tiers du match, c’est lui qui possédait les trois meilleures chances de marquer de la rencontre. Il avait même poussé le ballon dans le fond du filet, mais le but a été refusé, l’arbitre lui reprochant un contact avec un défenseur adverse. À la 62minute, alors que le match était cadenassé à 0-0, Ronaldo a pris sa revanche, en allant provoquer une faute (très légère) dans la surface. Penalty Portugal.

Qui l’a pris, vous pensez ?

Trois minutes plus tard, Ronaldo ouvrait le pointage, avec une solide frappe enroulée sur sa gauche. « SIUUU ! », a crié la foule – une déformation du mot « oui », en portugais. Les tribunes ont tremblé. La communion entre Ronaldo, ses coéquipiers et leurs partisans était totale. Avec ce penalty, il devenait aussi le premier joueur de l’histoire à réussir au moins un but dans cinq Coupes du monde masculines.

Un but. Un record. Une victoire. Le titre de joueur du match.

Pas pire journée au bureau.

Et joli pied de nez envers ses anciens patrons de Manchester United qui ne croyaient plus en lui.

Le mot en F

Après la défaite contre la Belgique, l’entraîneur-chef du Canada, John Herdman, a déclaré à la télévision : « Maintenant, nous allons EFFE la Croatie ! »

Finalement, il ne pensait pas au verbe faisander. Ni à féliciter, foudroyer ou flabbergaster. Il pensait exactement à ce que vous et moi pensions. Ses propos n’ont pas échappé aux journalistes croates, qui sont débarqués à l’entraînement du Canada, en périphérie de Doha.

« Ce n’était pas très respectueux envers le peuple croate et l’équipe nationale croate », a reconnu Herdman. « Je ne veux pas manquer de respect aux Croates, mais en fin de compte, c’est l’état d’esprit que nous devrons avoir pour récolter trois points [une victoire] face à l’une des meilleures équipes au monde. »

Sa déclaration initiale était franche, honnête, mais également malhabile. Entendons-nous, les joueurs croates ont entendu bien plus vulgaire dans leur vie. Mais vous pouvez parier votre hypothèque, et celle des trois prochaines générations de votre lignée, que les propos de Herdman seront soulignés au feutre jaune fluo et apposés sur tous les murs du vestiaire des Croates. Il n’y a rien comme le kérosène pour entretenir la flamme.

John Herdman a les défauts de ses qualités. Tous les joueurs de l’équipe nationale que j’ai interviewés m’ont vanté ses talents de motivateur. « Il est un orateur exceptionnel, m’a déjà dit Alistair Johnston. Lorsque tu sors d’une réunion avec lui, s’il te demandait de défoncer un mur, tu le ferais. Il est capable d’imposer des objectifs, et de convaincre tout le monde d’emprunter le même chemin. Et il le communique d’une telle façon que tu veux te battre pour lui. »

Samuel Piette pense la même chose. « Ses discours sont malades, m’a-t-il expliqué il y a quelques semaines. Ce gars-là est super convaincant. Il pourrait nous avoir des ententes avec n’importe qui. Même si on joue contre le Bélize ou Saint-Vincent-et-les-Grenadines, quand il a fini de parler, tu as le goût de courir à travers un mur pour lui. C’est dur à expliquer. Faut le vivre pour le voir. »

Pas de doute, John Herdman sait motiver ses troupes. Il sait leur remonter le moral, les regrouper, les fédérer. C’est d’ailleurs ce qu’il a fait après la défaite contre la Belgique, en employant le mot en F dans le vestiaire, afin de changer l’ambiance.

Je suis chroniqueur. Je ne me plaindrai jamais, jamais, jamais du franc-parler d’un entraîneur ou d’un préposé à l’équipement. Sauf que je doute qu’avec sa déclaration, Herdman ait bien servi les intérêts de son équipe.

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