Politique Analyse

La chicane de trop

Il y a 10 ans, libéraux et péquistes faisaient des pieds et des mains pour donner à la Ville de Québec un amphithéâtre, suscitant au sein du PQ une querelle dont le parti ne s’est jamais totalement remis. Québec a maintenant son aréna, mais plus d’élus de ces deux formations politiques.

Un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages. Il y a 10 ans, le 6 juin 2011, trois gros canons du caucus péquiste quittent le parti de Pauline Marois. Louise Beaudoin, Pierre Curzi et Lisette Lapointe pratiquent une première brèche dans l’autorité d’une chef qui, deux mois plus tôt, avait pourtant reçu l’appui de 93 % des militants de son parti.

Un an plus tard, elle est élue première ministre, mais à la tête d’un gouvernement minoritaire. Malmenés dans l’opinion publique, en dépit des allégations de corruption, malgré la crise des carrés rouges, les libéraux de Jean Charest obtiennent à peine quatre sièges de moins que le PQ. On connaît la suite. Le gouvernement Marois est battu moins de deux ans plus tard par Philippe Couillard, en avril 2014.

Depuis cette défaite, le PQ paraît déboussolé. Il choisit un chef qui promet un référendum sur la souveraineté, Pierre Karl Péladeau, qui est remplacé par un autre qui s’engage justement à ne pas en tenir, Jean-François Lisée. Paul St-Pierre Plamondon ramène le pendule au référendum dans le premier mandat.

La crise interne de juin 2011 est-elle responsable de la courte victoire de septembre 2012 ?

« C’est clair que cela n’a pas aidé », disaient la semaine dernière d’une seule voix les acteurs de l’époque, Pierre Curzi et Agnès Maltais. Nicole Stafford, chef de cabinet de Mme Marois, est du même avis.

Pour Louise Beaudoin, le PQ avait déjà un important problème de positionnement « structurel ». La très courte victoire de 2012 était inévitable.

Interpellée, Pauline Marois a refusé de revenir sur ces moments difficiles. Mais elle tranchait dans son autobiographie récente : « Ces démissions nous ont fait très mal. » Elle reconnaît avoir « été vraiment ébranlée » durant cette période difficile. Elle était carrément aux abois ; une semaine après le séisme, elle cherchait encore si Jacques Parizeau était à la source de la fronde. Publiquement, l’ancien premier ministre décrira comme un « gâchis » et une « incroyable comédie politique » l’erreur stratégique de Mme Marois.

Le sondeur Youri Rivest était vice-président de CROP à l’époque. Il se souvient de la plongée immédiate de Pauline Marois dans les sondages après cette fronde. Dans un sondage Léger, le PQ est passé de 38 % d’intentions de vote en avril à 24 % en août. « Cette contestation interne vient confirmer durablement que le PQ était un nid à chicanes », observe Rivest, désormais le sondeur régulier de la Coalition avenir Québec (CAQ).

Ce 6 juin 2011 marque « l’apparition d’une brèche aux conséquences que même les protagonistes n’avaient pas prévues », résume aujourd’hui Nicole Stafford.

L’amphithéâtre, le catalyseur

Curieux alignement des planètes en ce début juin 2011. En conférence de presse, Louise Beaudoin, Lisette Lapointe et Pierre Curzi expliquent leur départ par l’attitude de Mme Marois et de son entourage désireux d’appuyer un projet de loi privé réclamé par le maire de Québec, Régis Labeaume. Le projet de loi 204 rendait illégal tout recours judiciaire susceptible de bloquer l’entente de gestion conclue entre la Ville et Québecor pour administrer le futur amphithéâtre. La gestion doit être confiée à une société sans but lucratif, sans appel d’offres.

Pour Lisette Lapointe, c’est « la goutte qui a fait déborder le vase. L’idée de retirer un droit de recours à un citoyen va à l’encontre de mes convictions », insistait-elle, il y a 10 ans. En fond de scène, l’épouse de Jacques Parizeau est aussi outrée que Mmes Marois et Stafford aient passé à la trappe ses suggestions pour une marche plus volontaire vers la souveraineté : « Le Parti québécois que je quitte, c’est celui de l’autorité outrancière d’une direction obsédée par le pouvoir », dit-elle en conférence de presse.

« Fille de juge », Louise Beaudoin est outrée que sa chef, amie de longue date, ait imposé la ligne de parti et exigé un appui unanime sur un projet de loi qui n’avait jamais été discuté au caucus des députés. Une attitude qui « alimente le cynisme d’une population de plus en plus critique vis-à-vis de la classe politique », relève-t-elle.

Originaire de Québec, elle avait bien des amis chez les adversaires du projet d’amphithéâtre. « Au vote, je voulais simplement m’abstenir, mais on imposait la ligne de parti. Si Pauline l’avait permis, je ne serais pas partie », se rappelle Louise Beaudoin. Durant cette fin de semaine, Pauline Marois laisse des messages furieux aux trois mutins. À la dernière minute, elle se déclare finalement ouverte au compromis, « mais c’était trop tard, notre communiqué était déjà publié », poursuit-elle.

Pour Pierre Curzi, le droit des citoyens de contester en cour une décision gouvernementale ne peut être mis en veilleuse que « dans des circonstances exceptionnelles comme la sécurité ». Le projet de loi « va à l’encontre d’un principe fondamental de la vie démocratique », plaide-t-il. Curzi avait aussi d’autres raisons. Sa proposition sur la loi 101 au cégep était passée de justesse au récent de congrès, mais Pauline Marois était clairement réfractaire. Elle était même intervenue personnellement pour contrecarrer une résolution sur l’unilinguisme dans l’affichage que venaient d’approuver les délégués. « C’était une attaque assez frontale envers la chef du parti, Mme Marois ne m’a jamais pardonné », disait Curzi la semaine dernière. Sur la question linguistique Mme Marois n’avait pas la totale confiance des péquistes, observe-t-il.

Le lendemain, Jean-Martin Aussant annonce aussi son départ, jugeant la stratégie souverainiste du PQ trop timorée. Le parti qu’il met en place, Option nationale, n’obtient que près de 2 % des voix aux élections suivantes, mais fait pencher la balance dans plusieurs circonscriptions serrées, observe Nicole Stafford. Au scrutin, le PQ a moins de 1 % d’avance sur le PLQ en termes de suffrage.

Durant l’été, Benoit Charette part pour des raisons diamétralement opposées : le PQ est trop souverainiste ! Nouvellement formée, la CAQ monte manifestement, mais le pouvoir n’était pas encore à la portée de François Legault. À Ottawa, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, vient de recevoir une raclée, battu dans sa propre circonscription aux élections fédérales.

Regrets

La semaine dernière, Pierre Curzi relevait avec satisfaction le nouveau « plan d’urgence sur la langue » du PQ. « Mais cela arrive 10 ans plus tard. À l’époque, le PQ se méfiait du dossier linguistique, à cause du prix politique à payer. Si le PQ m’avait donné un tel appui à l’époque, je n’aurais pas démissionné. »

Curieusement, c’est l’opposition péquiste qui a accepté de déposer le projet de loi controversé. Pauline Marois espérait des retombées électorales à Québec. Pour Agnès Maltais, seule élue péquiste de la capitale, le projet de loi était, pour les mutins, un simple prétexte. « Plusieurs personnes voulaient s’en prendre au leadership de Mme Marois », observe-t-elle. « Marraine » du projet de loi 204, elle a admis cette semaine une seule erreur de parcours : on ne pouvait faire l’économie d’une discussion préalable au caucus. Mme Marois convient de son côté qu’elle aurait dû permettre un vote libre sur cette question – Bernard Drainville et quelques députés l’ont exigé au moment de son adoption. Le maire Labeaume devait s’excuser auprès de Mme Marois « pour les pépins créés... “pépins” étant un euphémisme ».

« Ç’a donné un bel amphithéâtre... qui accumule les déficits », observe Pierre Curzi. Parce que la société qui gère l’amphithéâtre est sans but lucratif, l’édifice est exempté de taxes foncières. Bon an, mal an, les contribuables de Québec paient la moitié de la note ; 2,5 millions en 2019. Québec a décidé de vendre à une portion du prix l’équipement high tech acheté en Allemagne pour 2,5 millions pour la gestion du stationnement – on n’a jamais été en mesure de le faire fonctionner. Finalement, la Ville a commencé à mettre de côté 1,5 million par année pour prévoir les coûts d’entretien au terme de l’entente. Pour mettre son logo sur l’édifice, Vidéotron avait payé 33 millions à la Ville en 2015.

L’ex-ministre Denis de Belleval était alors l’un des plus farouches adversaires de cette entente. En entrevue, à la fin mai, il évoquait avec un peu d’ironie cet épisode. À l’époque, le gouvernement libéral et l’opposition péquiste s’étaient pliés en quatre pour satisfaire aux exigences de la Ville, de Québecor et des « radios poubelles », rappelle-t-il.

Or, « 10 ans plus tard, on ne trouve plus aucun député libéral ou péquiste dans la région de Québec », relève-t-il, sourire en coin.

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