Pictura de ipse : Musique directe

Hubert Lenoir, l’autoportrait

Le nouvel album d’Hubert Lenoir, Pictura de ipse : Musique directe, trace son autoportrait avec une musique inspirée de « moments de vérité ». La Presse est allée à la rencontre de l’artiste de Québec dans le quartier de Beauport, où il a grandi.

Hubert Lenoir est conscient du fait qu’on attendait son retour. Il ne s’est pas pressé pour autant, ce n’est pas son genre, mais le voilà enfin. Les dernières semaines ont été intenses et son horaire est déjà rempli pour « un an et plus ». Il présente ces jours-ci ses premiers concerts aux États-Unis – dans un concept « Pay what you care » où la somme déboursée par le public détermine la teneur de la prestation. Il est ensuite attendu en France, et des spectacles au Québec devraient s’ajouter à sa liste d’engagements.

Avant la sortie de son premier simple, Secret, cet été, cela faisait longtemps que l’on n’avait pas vu Hubert Lenoir. En 2019, il avait célébré les « funérailles » de Darlène dans une série de concerts aux Foufounes électriques. Il a depuis collaboré avec d’autres artistes – il a par exemple coréalisé le dernier album de Robert Robert –, mais n’avait fait paraître aucune nouvelle musique.

« J’ai été volontairement inactif publiquement. J’en étais à un point où je n’avais juste plus rien à dire. On avait fait le tour », nous explique-t-il quelques jours avant la sortie de son album.

Pour lui, la peur d’être oublié ne rivalise pas avec celle d’être présent sans avoir de propos pertinent.

Il n’a également pas le désir de s’imposer à coup de singles. À ses yeux, l’album, c’est l’œuvre ultime, celle qui compte vraiment.

Sur ce nouveau projet, qui paraît ce mercredi, l’auteur-compositeur-interprète a été son propre réalisateur.

« Je ne veux pas dire qu’on ne me donne pas assez de crédit, parce que j’en ai, mais je pense qu’on fait parfois l’amalgame rapide de se dire qu’il doit y avoir plein d’autres personnes qui s’occupent de mon son, dit-il. On doit se dire que je passe plus de temps à choisir mes robes et mes outfits. Oui, je prends du temps à faire ça, mais je peux prendre aussi le temps de faire autre chose ! »

Cet album, c’est lui, du début à la fin.

« C’est un statement de ma manière de voir les choses et de faire de la musique. Je veux que cet album-là soit un manifeste à mon amour pour la musique. J’essaye de payer une dette d’amour à la musique. »

— Hubert Lenoir

À aucun moment de nos deux heures d'entrevue son regard ne s’anime plus que lorsqu’il décrit sa passion pour la musique. « Dans tout ce que j’ai vécu, la musique ne m’a jamais laissé tomber », dit-il.

Créer après Darlène

« J’avais vécu tellement de choses que j’étais dans ce genre de moment où tu te demandes ce qui vient de se passer, tu ne sais plus comment tu t’appelles, tu ne sais plus où tu es. » C’est ainsi qu’Hubert Lenoir décrit les dernières années qu’il vient de vivre.

Quand Darlène est sorti, en 2018, tout le monde ne parlait que de lui. Plusieurs l’ont mis sur un piédestal et d’autres l’ont attaqué.

« L’existence de Darlène m’a violemment propulsé [hors] de ma bulle protectrice dans ce ‟monde moderne”, dans toute cette réalité et toute cette cruauté. Et ça m’a fait me rendre compte que c’est bien beau de te sentir différent, mais ensuite, comment tu deales avec ça ? C’est de ça que l’album parle. »

— Hubert Lenoir

Il mentionne une récente entrevue avec un quotidien français, durant laquelle le journaliste lui a fait remarquer que son art comportait « des thèmes obsessifs ». « Il avait raison ! Je pense que tous les artistes ont ces thèmes obsessifs et après, il faut trouver différentes manières de les aborder. »

Pour lui, il y a « l’ostracisation, la fluidité, l’identité sexuelle, l’identité de genre », énumère-t-il. Il y a aussi maintenant « la célébrité et l’exposition », qui ne sont arrivées qu’après Darlène, mais qui ont tout changé.

« Ça déforme ta perception de toi-même parce qu’à force d’entendre autant de trucs sur toi, c’est tough de ne pas te mettre à les croire, dit-il. Ça a été quelque chose de difficile à prendre. Et ta personnalité publique devient un front. » Alors, il a voulu retracer les contours de ce qu’il est vraiment à travers ce qu’il fait de mieux : sa musique.

La rock star

Hubert Lenoir nous a donné rendez-vous à sa maison familiale en banlieue de Québec. Lorsque nous arrivons dans le calme quartier résidentiel, il est en pleine séance photo dans la grande cour de ses parents. Il prend la pose, écoute attentivement les suggestions du photographe, se prête volontiers au jeu, puis y ajoute sa touche. Il montre dans son large sourire les grillz fixés sur quelques-unes de ses dents, il exhibe son sac à main noir aux accents dorés, il grimace avec insolence, puis propose un rictus enfantin.

Au moment de l’entrevue, l’enfant terrible de la séance photo laisse place à Hubert, juste Hubert, dans toute sa gentillesse, chez qui on décèle même une pointe de pudeur, peut-être de timidité, son regard parfois fuyant. Il propose d’aller dans la forêt qui borde le quartier pour discuter. Pendant que nous traversons le bois, il raconte qu’il a passé toute sa vie ici, dans ce coin de Québec où il n’a pas l’air de se passer grand-chose. Il a récemment emménagé dans sa propre maison, au centre-ville de la capitale.

Le bouillonnement culturel qu’on y trouve l’a toujours fait rêver. Maintenant, il en fait partie. « Quand j’étais vraiment jeune, je voulais être une rock star, dit-il. Des fois, je regarde des vidéos de moi, dans des shows, des émissions de télé et je me dis ‟C’est moi, ça ?” Ce n’est pas du hate envers ma personne, mais plutôt que je me sens surnaturel. On dirait que je mesure quatre pieds de plus. Je me dis ‟Oh shit ! Je suis vraiment devenu une rock star !” »

Musique directe

Pictura de Ipse vient témoigner de « comment il se sent en dedans », comme il dit, au-delà de cette rock star que le public connaît. « Tout est parti de mes enregistrements », raconte-t-il. Sur son iPhone, ces quelques dernières années, il a capté des centaines de conversations avec son entourage, intimes ou anodines, des sons du quotidien dans lesquels il a découvert une musicalité. « Les humains et les environnements ont un rythme, si tu prends le temps de les écouter », dit Lenoir.

« Je suis retombé sur mes enregistrements et j’ai repensé [aux cinéastes] Pierre Perrault et Michel Brault, et au cinéma direct. Le terme ‟musique directe” m’est venu. Je me rappelle avoir eu le moment de l’ampoule. Et à ce moment, tu en shakes quasiment. Je me suis mis à essayer de noter la vision que j’avais. »

— Hubert Lenoir

Cette vision consistait à faire en musique ce que Perrault et Brault ont fait en images : le cinéma direct veut montrer « la vérité à partir du réel », comme Lenoir l’explique dans le livret qui accompagne son album, dans lequel il décrit assidûment sa démarche et ses états d’âme. « Tu laisses la vie t’imposer quelque chose, dit l’artiste. Mon but était de travailler avec les sons qui me tombaient dessus. »

« Je me suis dit que ça allait tracer un portrait de moi-même, ajoute-t-il. C’est un autoportrait, preuves à l’appui. L’idée de vouloir checker à quoi tu ressembles, c’est aussi de vouloir affirmer ton identité. C’est un peu ça, la base de l’album. »

C’est ce que veulent dire les mots latins « Pictura de ipse » : « peinture de lui-même » ou « autoportrait ».

Des collaborateurs importants

Bien sûr, une foule de collaborateurs ont pu ajouter leur touche au projet. Peu après que le concept de musique directe lui est venu, Hubert Lenoir s’est envolé vers Los Angeles, où il a travaillé avec son ami Kirin J. Callinan ainsi qu’avec Mac DeMarco, dans son studio.

Le beatmaker lavallois High Klassified s’est joint à lui pour concocter des productions, la Française Bonnie Banane a collaboré sur la chanson Octembre, le groupe de Québec Crabe a joué les interludes (des reprises de Robert Charlebois)… « C’était vraiment inspirant de starter un projet avec tout ce monde-là, des collaborateurs courageux dans leurs choix », commente Hubert.

Un profond désir de créer une œuvre pop, expérimentale et contemporaine l’a guidé, bien qu’il ait tenu à conserver l’influence des sons « plus seventies et inspirés du jazz des années 1950 et 1960 ». Pour encore une fois, par l’hommage, rendre cette dette à la musique qu’il affectionne. Sa vision était claire et il l’a accomplie, raconte-t-il, non sans fierté.

« Je suis dans un mood où je pense déjà au prochain projet », admet-il, en fin d’entrevue, alors que le soleil s’abaisse de plus en plus derrière les arbres de la forêt de Beauport. « Je veux montrer l’album et j’ai hâte. Mais j’ai envie de dire au monde de profiter de moi pendant que je suis là, parce qu’aussitôt que j’en ai l’occasion, je vais de nouveau bounce dans la noirceur. »

Il le dit sans aucune fatalité, mais on le prend au mot. Hubert Lenoir est une étoile filante.

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Pictura de ipse : Musique directe

Hubert Lenoir

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