Les résistants de la ridge

Rogersville — Il a été guide d’aventure, bûcheron, conteur, batteur pour Lisa LeBlanc. Mais vendredi, c’est dans sa coopérative agricole que je retrouve Kevin Arseneau, un des trois députés du Parti vert provincial qui ont surpris le monde politique du Nouveau-Brunswick il y a trois ans.

Il pleuvait, alors on s’est abrités dans le vieux bâtiment en bardeaux de cèdre. Des bacs pleins de poivrons, de courgettes, de concombres jonchent le sol.

« Goûte à ça… »

Il me tend une poignée de cerises de terre qui ont rapidement disparu après un giclement bienfaisant dans ma bouche.

C’est un peu par accident, beaucoup par conviction, que Kevin Arseneau est devenu fermier biologique et politicien.

Par accident, parce qu’en allant vendre des sapins de Noël à New York avec un ami, il s’est fait suggérer par un prof de l’Université Columbia de lire Pédagogie des opprimés, de Paulo Freire. En entreprenant l’alphabétisation des paysans brésiliens, Freire leur inculquait des méthodes de lutte contre l’oppression.

Par conviction, parce que Kevin Arseneau a vite pensé qu’il pourrait s’inspirer de ces méthodes en Acadie. Il a décidé d’étudier en pédagogie à l’Université de Moncton. Il est devenu leader étudiant.

C’est fou combien une vente de sapin peut changer votre vie.

Un jour, dans un marché, une jolie fille lui a donné une casquette de l’Union nationale des fermiers – un cousin de l’Union paysanne du Québec. Il s’est mis à la porter. Le père de la fille a ensuite vu par hasard ce président de fédération étudiante à la télé avec « sa » casquette. Il a trouvé qu’il avait de la gueule. L’a invité à jaser. Ils se sont tellement bien entendus que Kevin a décidé de se lancer en agriculture. Arseneau a pris part à la coop, la « Terre partagée », à la ferme de Jean-Eudes Chiasson. Et il a épousé sa fille, Rébeka Frazer-Chiasson.

C’est fou ce qu’une casquette donnée peut avoir comme conséquences.

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Nous sommes à Rogersville, dans le sud du Nouveau-Brunswick. Plus précisément dans la « ridge » Pleasant.

En avançant dans ce vieux rang, on sent imperceptiblement une sorte d’abandon. Ce n’est pas le désordre. Mais on voit que des arbres ont poussé sur ce qui était des fermes.

Une centaine d’agriculteurs gagnaient leur vie dans ce qu’on appelait « la capitale du chou de Bruxelles ». Sans compter l’usine qui les préparait, les emballait, les congelait.

Tout était vendu à McCain. Mais McCain a trouvé à se fournir pour moins cher à l’Île-du-Prince-Édouard. Ils ont fermé la shop il y a 40 ans.

De la centaine de fermiers, qui ne faisaient que des choux de Bruxelles depuis des décennies, il ne reste qu’une poignée aujourd’hui.

Ce n’est peut-être pas le Brésil, et les fermiers étaient propriétaires de leur terre. Mais avec un acheteur unique pour une production intensive unique, ils dépendaient du géant de l’agroalimentaire.

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De toute évidence, Kevin Arseneau est incapable de ne faire qu’une chose à la fois. Il est rapidement devenu un leader dans la région. Puis président de la Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick (SANB). La défense des droits linguistiques, c’est bien. L’accès aux services en français, les batailles politiques qui s’y rattachent, c’est mieux. Il faisait de plus en plus parler de lui. Il était impliqué dans le Parti vert – sa femme avait d’ailleurs été candidate des verts en 2014.

Puis il a conçu ce plan un peu machiavélique. Sans avertir qui que ce soit, il a annoncé sa candidature à l’investiture libérale provinciale en 2018.

« Mon plan, ce n’était pas d’être candidat, c’était de montrer comment ça fonctionne chez les libéraux, dans les vieux partis. »

— Kevin Arseneau

Le parti a bloqué sa candidature si vite qu’il ne s’est même pas rendu à l’investiture.

Il s’est présenté pour les verts dans cette circonscription à 70 % acadienne (Kent-Nord). Et il a gagné. Il est le premier – et le seul – député vert francophone au Canada, provincial ou fédéral.

Le chef des verts néo-brunswickois, David Coon, a été élu en milieu urbain, en plein centre de Fredericton. L’autre députée, Megan Mitton, a été élue autour de la petite ville universitaire de Sackville.

Mais en milieu agricole acadien ? Personne n’avait vu ça venir.

« Les libéraux aiment penser que les Acadiens leur sont acquis, mais on a prouvé qu’il y a d’autres options possibles. »

Aux élections provinciales de 2020, où les conservateurs ont gagné la majorité, en plus de leurs trois sièges, les verts ont fini deuxièmes dans 15 circonscriptions, et sont maintenant la troisième force politique.

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L’élan des verts provinciaux a permis de faire élire en 2019 la seule députée fédérale du parti en dehors de la Colombie-Britannique, Jenica Atwin, à Fredericton. Mais après une chicane (parmi d’autres) avec la cheffe Annamie Paul, elle s’est jointe aux libéraux le printemps dernier. Impossible de prédire qui l’emportera dans la capitale la semaine prochaine, dans la lutte à trois verts-libéraux-conservateurs.

De 10 députés sur 10 en 2015, les libéraux de Justin Trudeau sont maintenant à 7 sur 10 dans la province. Ils pourraient bien tomber à quatre – ils sont menacés aussi à Saint John et à Miramichi. La pluralité parlementaire à Ottawa pourrait se jouer sur une marge aussi mince, à la lumière des sondages.

Les verts n’ont pas beaucoup de chances dans les provinces atlantiques, et Kevin Arseneau, disciple d’Yvon Godin, ne se cache pas pour dire qu’il appuie le NPD – lui aussi à la traîne ici. Il n’est pas particulièrement impressionné par la défection de Jenica Atwin. « Elle m’a dit : “Je vais changer les libéraux de l’intérieur.” Je lui ai répondu : “J’ai montré qu’on ne peut pas les changer, en me faisant refuser par eux ; c’est leur idéologie, elle ne changera pas.” »

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Au fait, quel genre de « contes » racontait le député-fermier de 36 ans, quand il faisait carrière comme conteur ?

« C’était inspiré des vieilles légendes acadiennes. Mon personnage préféré, c’était Ti-Jean. Il revient souvent dans les anciens contes. Il est toujours en train de contester, de se battre contre le roi. »

Il reproche aux libéraux locaux d’« arriver acadiens à Fredericton et de repartir néo-brunswickois ». Autrement dit, de se faire élire au nom de la défense des droits linguistiques, et de se faire tout petits une fois au pouvoir.

On a deviné que ce n’est pas le plan du résistant de la ridge Pleasant, de ce Ti-Jean agro-politique.

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