Course contre la montre pour juger les crimes du régime nazi

Le procès d’un ancien gardien de camp centenaire débute en Allemagne

Âgé de près de 101 ans, Josef Schütz est accusé de complicité dans le meurtre de 3518 personnes. L’ancien gardien de camp de concentration, dont le procès s’est ouvert jeudi à Neuruppin, en Allemagne, est devenu le plus vieil accusé de crimes nazis, 76 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

« Le passage du temps ne diminue en rien la culpabilité des tueurs », a affirmé à La Presse Efraim Zuroff, dans une entrevue téléphonique de Berlin. « Le vieil âge ne devrait pas offrir une protection aux gens qui ont commis des crimes aussi odieux. »

Le directeur du Centre Simon-Wiesenthal, en Israël, l’un des « chasseurs de nazis » les plus connus, a assisté à l’ouverture du procès de Josef Schütz jeudi. M. Zuroff a lui-même contribué à trouver des survivants du camp de Sachsenhausen, près de Berlin, où Josef Schütz était caporal-chef de la division Totenkopf (tête de mort) de la Waffen-SS de 1942 à 1945.

L’accusé centenaire, qui doit fêter son anniversaire le mois prochain, se déplace à l’aide d’une marchette. Son visage caché des caméras par un porte-documents en carton, ne laissant voir que sa chevelure blanche, il a refusé de commenter l’ouverture de son procès.

« Dans un monde parfait, il aurait admis ses crimes et parlé des horreurs des camps à Sachsenhausen, souffle M. Zuroff. Mais bien sûr, nous ne sommes pas dans un monde parfait. »

Accusations

Une ancienne secrétaire de camp de concentration, âgée de 96 ans, doit également être jugée pour complicité de meurtre ce mois-ci. Irmgard Furchner avait pris la fuite peu avant l’ouverture prévue de son procès, il y a une semaine, pour être finalement retrouvée après une cavale de quelques heures.

Avocats et militants sont engagés dans une véritable course contre la montre pour faire juger et condamner les derniers criminels de guerre nazis.

Un changement dans les dispositions législatives en Allemagne il y a une dizaine d’années a permis d’élargir les accusations de complicité de meurtre aux gardiens de camps et autres exécutants. Les officiers de rangs plus élevés, plus âgés durant la guerre, ne sont plus en vie.

Dans la dernière décennie, l’Allemagne a ainsi jugé et condamné quatre anciens SS. Huit autres dossiers sont actuellement examinés au pays. Mais les accusés comme les témoins se font vieux.

Images vives

Montréalais d’origine polonaise, Sidney Zoltak s’intéresse de près aux accusations contre des nazis. Ce survivant de l’Holocauste avait 8 ans au déclenchement de la guerre. Ses souvenirs du ghetto et des exactions restent vifs, malgré ses 90 ans.

« J’ai parlé à beaucoup de groupes d’élèves de mon expérience, et je n’ai jamais eu besoin de notes, parce que c’est encore tellement vif. Ça n’a jamais quitté mon esprit et ma mémoire. »

— Sidney Zoltak

L’horreur, par exemple, de découvrir, après sa libération, sa ville natale décimée de sa population juive et la mort de tous ses camarades de classe. Le meurtre de son grand-père, rattrapé après sa fuite du ghetto.

Demander justice pour les victimes est quelque chose qu’il a fait « toute sa vie », dit-il, pour honorer leur mémoire.

Mort au Canada

Il y a deux semaines, l’une des dernières personnes qui auraient pu être extradées du Canada vers l’Allemagne pour faire face à des accusations de crimes en lien avec le régime nazi est morte. Sidney Zoltak dénonce le fait qu’Helmut Oberlander, ancien membre des escadrons de la mort, soit mort en Ontario à 97 ans, paisiblement et entouré de ses proches, après des décennies de batailles juridiques pour son renvoi du pays.

M. Oberlander soutenait avoir été enrôlé de force et n’avoir participé à aucune exécution. Le gouvernement a révoqué la citoyenneté canadienne de l’homme d’origine ukrainienne, mais il est mort sans avoir été extradé.

Si les luttes pour amener les criminels nazis devant la justice ont été semées d’embûches depuis la fin de la guerre, David Matas, conseiller juridique honoraire de B’nai Brith Canada, juge qu’elles ont mené à des changements législatifs aussi au Canada pour faciliter les procédures contre des criminels de guerre. « La loi n’a pas fonctionné pour les nazis, mais on a appris de cet échec pour changer la loi », explique-t-il.

La difficulté avec ce type de crime – et les années qui passent – reste les preuves, mais dans le cas des nazis, « il y a encore beaucoup de documentation », note-t-il.

Ce type de procès reste important, estime Efraim Zuroff, non seulement pour la question de la justice, mais aussi pour faire connaître la réalité du camp de Sachsenhausen et pour l’effet possiblement dissuasif. « Je dis : envoyez un message fort. Que si vous commettez des crimes aussi terribles, même plusieurs années plus tard, vous n’échapperez pas à un procès et une condamnation », dit-il.

— Avec l’Agence France-Presse et La Presse Canadienne

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