Nos secrets trop bien gardés

L’étonnant retour du Docteur Jivago

On lui avait dit que plus personne ne s’intéressait à la Russie. D’oublier son récit. Mais Lara Prescott a tenu bon. Et écrit sa fiction. Bilan ? Nos secrets trop bien gardés, un premier roman traduit en pas moins de 30 langues, est aussi en voie d’être adapté à la télé. Manifestement, bien des gens s’intéressent toujours à la Russie.

À la Russie, mais aussi à la guerre froide, à la propagande, à la censure, à la CIA et à toutes les femmes, secrétaires et espionnes, qui ont joué de près ou de loin un rôle dans cette épique saga entourant la publication de ce classique russe plus ou moins oublié : Le Docteur Jivago.

D’ailleurs, l’histoire entourant ce roman, signé du poète Boris Pasternak, quoique datée, demeure étrangement d’actualité. La police des idées, un roman interdit, des mots bannis, des idées censurées, ça vous sonne une cloche ? « Ce roman souligne l’importance de la liberté de penser. Pasternak avait très peur que si les gens étaient privés de ce droit fondamental, le monde s’écroulerait. Et cela résonne très fort aujourd’hui », confirme Lara Prescott en entrevue.

Petit rappel : si vous avez vu le film du même nom (un périple hollywoodien mis à l’écran dans les années 60, lequel s’étire sur plus de trois heures, offert sur YouTube, si vous souhaitez rafraîchir votre mémoire), peut-être ne vous souvenez-vous que de la déchirante et impossible histoire d’amour entre Youri et Lara. C’est que les sous-entendus politiques vous ont certainement échappé. Et pourtant, il faut savoir que le récit a été taxé de subversif à l’époque, parce que soi-disant antisoviétique. « Pas parce qu’il écrivait sur la Révolution, croit d’ailleurs Lara Prescott, mais plutôt parce que les personnages avaient tous différentes opinions. Les personnages avaient leur propre opinion. » Imaginez l’hérésie…

Pire : Le Docteur Jivago a été interdit de publication pendant près de 30 ans (réhabilité seulement sous Gorbatchev). Quand il a été malgré tout publié à l’étranger (d’abord en Italie, puis aux États-Unis, dans les années 1950), l’auteur (qui s’est vu forcé de refuser son prix Nobel de littérature) a été accusé d’affront à la nation, et banni de l’Union des écrivains soviétiques. Sa muse (et maîtresse), Olga Vsevolodovna Ivinskaïa, a quant à elle été envoyée au goulag. Tel était le traitement réservé aux dissidents.

Vous suivez toujours ? C’est que l’histoire ne s’arrête pas là. Surtout pas là. Il faut savoir que la CIA s’en est mêlée, à une époque où les arts en général et la littérature en particulier étaient littéralement considérés comme des armes. Objectif : éveiller et changer le monde. L’agence a aussi tout fait en son pouvoir pour distribuer l’œuvre interdite au pays de Staline. Comment donc ? Pensez espionnage (à la Arsène Lupin, perruques, maquillages et mots codés inclus), impression sur papier bible et échanges clandestins sous le manteau. Disons que sachant tout cela, les ingrédients pour un bon roman ne manquent pas.

Une autrice prédestinée

Ce qui nous ramène à Lara Prescott : Lara, pour la petite histoire, en hommage à l’héroïne de Jivago (« ma mère était obsédée par Jivago et tous les classiques de Hollywood ! », dit-elle en riant au bout du fil). Une obsession partagée : l’autrice confirme revoir le film « plusieurs fois par année », en plus d’avoir lu le roman (« mon préféré ») une bonne dizaine de fois. Ce qui ne l’empêche pas d’étudier d’abord en sciences politiques, avant de travailler quelques années comme consultante et rédactrice de discours à Washington. N’empêche : « J’ai toujours été fascinée par les questions de propagande », glisse-t-elle. Fascination décuplée quand son père lui envoie un jour un article du Washington Post, confirmant ce que tout le monde soupçonne déjà : « La CIA avait utilisé Le Docteur Jivago comme outil de propagande ! », s’exclame-t-elle.

Vous devinez la suite. Il n’en faut pas plus pour que Lara Prescott lâche la politique pour se replonger dans ses premières amours : Jivago, et les dessous politiques de sa publication.

Mais ses recherches la mènent une coche plus loin. En épluchant les documents de la CIA (des centaines de textes tapés à la machine par les secrétaires de l’époque), Lara Prescott s’interroge : qui étaient ces femmes dactylos, quel rôle jouaient-elles ? En creusant davantage (et des caisses et des caisses de documents sur la question envahissent à ce jour son logement), elle découvre que plusieurs agissaient en outre à titre d’espionnes (tout comme pendant la guerre), dans cet univers par ailleurs très masculin (à la Mad Men, se plaît-elle à rappeler, avec toutes les jupes cintrées, cigarettes fumées et autres alcools forts auxquels vous pouvez ici penser).

D’où l’idée du roman, donc, mi-historique (plusieurs personnages, outre Pasternak, sa femme et sa muse, ont évidemment existé, on pense ici à Sergio d’Angelo, journaliste italien qui lui a soutiré son manuscrit, ou Feltrinelli, éditeur milanais), mi-fictif (les dactylos racontées par l’autrice, des femmes fortes et solidaires, sont toutes issues de son imaginaire), dans une narration certes complexe et à plusieurs voix (quasi exclusivement féminines), mais qui se lit néanmoins d’un trait.

À cela se rajoute une intrigue amoureuse au sein de la CIA, sorte d’écho à l’amour impossible de Jivago, mais cette fois entre deux femmes.

« Une histoire tragique, courte, intense, une histoire impossible. »

— Lara Prescott

Et ça n’est évidemment pas innocent. En effet, à la même époque de la fameuse peur rouge, se déroule aux États-Unis la peur « violette » (Lavender scare), dirigée non pas contre les communistes cette fois, mais bien contre les homosexuels, laquelle a entraîné la persécution et l’emprisonnement de centaines de personnes à Washington et ailleurs. « Je trouvais intéressant de souligner l’hypocrisie », conclut l’autrice, d’un pays qui se targue en effet de propager la liberté outre-mer et qui la brime si sauvagement sur ses terres…

Nos secrets trop bien gardés

Lara Prescott

Robert Laffont

528 pages

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