Analyse

Construire une forteresse économique

Ottawa — La vague républicaine aux élections de mi-mandat aux États-Unis ne s’est finalement pas matérialisée il y a deux semaines, contrairement à ce que de nombreux observateurs prévoyaient.

Donald Trump comptait sur cette vague pour donner un élan à sa campagne afin de briguer de nouveau les suffrages à l’élection présidentielle de 2024.

Même si les démocrates ont limité les dégâts en conservant le contrôle du Sénat et que les républicains ont obtenu une faible majorité à la Chambre des représentants, Donald Trump a confirmé sa candidature la semaine dernière. Dans les cercles du pouvoir à Ottawa, on redoute un retour de l’ex-président à la Maison-Blanche. Et on s’y prépare astucieusement, au cas où l’impensable se produirait.

« On doit bâtir une forteresse économique en Amérique du Nord. Et on doit en jeter des bases solides d’ici 2024 », laisse tomber une source gouvernementale de haut niveau, qui a requis l’anonymat afin de pouvoir parler plus librement de ce dossier.

Concrètement, le but d’une telle forteresse est de renforcer la chaîne d’approvisionnement entre les deux pays dans les secteurs stratégiques à un point tel qu’elle résisterait aux sautes d’humeur d’un président imprévisible et impétueux.

Un trio de ministres travaille sur cette stratégie : la vice-première ministre et ministre des Finances, Chrystia Freeland, le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, et le ministre des Ressources naturelles, Jonathan Wilkinson.

Ensemble, ils s’évertuent à souligner aux leaders américains, aux investisseurs et aux dirigeants d’entreprise que le Canada a les minéraux critiques et les métaux nécessaires pour les voitures électriques, les cellulaires et les nouvelles technologies de demain, entre autres choses.

Mieux encore, ils rappellent que le Canada peut alimenter les usines en énergie propre comme l’hydroélectricité.

À cet égard, le discours qu’a prononcé la ministre Chrystia Freeland le mois dernier à Washington devant la Brookings Institution prend toute son importance.

Dans ce discours qui a eu des échos dans de nombreuses capitales étrangères, la ministre a repris à son compte un concept évoqué d’abord par la secrétaire au Trésor des États-Unis, Janet Yellen, le « friendshoring ». Ce concept invite les pays alliés qui partagent les mêmes valeurs démocratiques à se doter d’une chaîne d’approvisionnement qui permettra de réduire leur dépendance aux régimes autoritaires comme la Russie et la Chine.

Or, il se trouve que le ministre François-Philippe Champagne plaide pour une régionalisation des chaînes d’approvisionnement depuis près de deux ans, à la suite de la pandémie de COVID-19. Cette crise sanitaire a mis en relief l’importance de réduire la forte dépendance des économies de l’Occident envers la Chine. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a renforcé la nécessité de cette démarche qui vient renverser des décennies de mondialisation des échanges.

« L’intégration des chaînes d’approvisionnement en Amérique du Nord, c’est irréversible », a soutenu le ministre Champagne dans une entrevue à La Presse.

« Il y a un grand mouvement. Les chaînes d’approvisionnement qui étaient globales deviennent plus régionales. On met davantage l’accent sur la résilience que sur l’efficacité. »

— François-Philippe Champagne, ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie

Modifier des chaînes d’approvisionnement représente un travail de longue haleine pour les entreprises et, par ricochet, les gouvernements. « Mais quand elles changent, ça devient irréversible. Et je pense que cela va bien au-delà des administrations en poste », a-t-il avancé.

« Je verrais mal, sur le plan stratégique, comment cela pourrait servir les Américains de faire marche arrière. C’est encore plus vrai aujourd’hui comme transition dans les grands secteurs comme l’aéronautique, l’automobile, la biofabrication, etc. Depuis l’élection de Joe Biden, on s’est vraiment intégrés. Et on est en train d’apporter d’autres éléments cruciaux dans la chaîne d’approvisionnement. Plus on fait cela, plus on devient indispensable dans cette vision de “friendshoring” », a-t-il soumis.

Selon lui, cette réorganisation des chaînes d’approvisionnement joue en faveur du Canada sur plusieurs fronts. « Nous avons la proximité des ressources, la proximité des marchés et la proximité des usines d’assemblage. » C’est d’ailleurs un message qu’il martèle à Washington. Selon lui, si les États-Unis veulent réduire leur dépendance face à la Chine et augmenter leur résilience, le Canada devient incontournable. « Les minéraux critiques sont ici au Canada », a encore rappelé M. Champagne.

« Friendshoring »

Le ministre a donné un exemple concret du « friendshoring » qui est bien engagé sur le continent nord-américain : l’usine de Rio Tinto Fer et Titane de Sorel-Tracy, qui produit du scandium. Ce minerai critique est utilisé pour augmenter la résistance de certains métaux, dont l’aluminium, et est donc indispensable pour l’aéronautique, le secteur militaire, l’impression 3D ou les télécommunications.

« On envisage que 100 % de la production de Sorel-Tracy s’en aille vers le complexe industrialo-militaire américain. Alors, dans leur cas, le titane et le scandium, ça va venir du Québec au lieu de la Russie ou de la Chine. C’est un exemple concret qui résonne à Washington. »

Le ministre Champagne donne aussi en exemple la fabrication de semi-conducteurs. En septembre, le président Joe Biden a inauguré le chantier d’une usine de semi-conducteurs en Ohio où Intel compte investir 20 milliards de dollars. Le président a alors fait valoir que la fabrication de ces composants électroniques que l’on retrouve dans les véhicules représentait une question de « sécurité nationale » face à la Chine.

Dans l’optique d’une chaîne d’approvisionnement fiable et sûre, M. Champagne croit qu’il serait dans l’intérêt des Américains de procéder aux tests et à l’emballage des semi-conducteurs à l’usine québécoise d’IBM à Bromont.

« On a le corridor Detroit-Windsor pour l’automobile. On peut faire le corridor New York-Bromont pour les semi-conducteurs. Nous sommes à construire des chaînes stratégiques. »

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