Une société qui se fout de ses enfants

J’aimerais que vous preniez le temps de réfléchir au produit le plus difficile à trouver au Canada et au Québec. Est-ce une voiture neuve ou usagée ? Les délais s’améliorent, vous risquez de la recevoir plus rapidement que l’année dernière. Est-ce une maison à prix raisonnable ? Bonne nouvelle ! Les stocks de maisons disponibles sur le marché ne cessent d’augmenter et les prix baissent. Est-ce des drogues illicites ? D’après ce qu’on voit dans La Presse avec sa couverture sur l’épidémie d’opioïdes, ça ne semble pas être des produits difficiles à trouver.

Vous l’aurez peut-être deviné, le produit le plus difficile à trouver en ce moment au pays n’est rien de moins que du simple Tylenol pour enfants. Un produit que nous commercialisons depuis les années 50. Rien de révolutionnaire dans sa fabrication, mais je vous mets au défi d’en trouver à votre pharmacie locale. Je vous confirme qu’après avoir visité une douzaine (oui, vous avez bien lu, une douzaine !) de pharmacies pour du Tylenol pour mon petit de 21 mois, j’ai été capable de trouver la « dernière » bouteille qu’une gentille pharmacienne à mon Jean Coutu local avait cachée dans le fond de son étagère derrière la caisse.

J’habite sur l’île de Montréal, dans la deuxième ville en nombre d’habitants d’un pays du G7 et je ne suis pas capable de me procurer du Tylenol pour mon enfant.

Pire encore, les deux grandes urgences pour enfants (Children’s et Sainte-Justine) sont complètement débordées notamment à cause d’enfants souffrant de problèmes respiratoires. D’ailleurs, l’Hôpital de Montréal pour enfants, les urgences les plus proches de ma maison, affiche un taux d’occupation de 108 % et un délai d’attente d’environ 12 heures. Il est raisonnable de croire que la crise du Tylenol n’a fait qu’accentuer la crise que nos hôpitaux vivent.

Choix de société

Cette énième crise touchant nos enfants ne fait que mettre en lumière une situation de société encore plus grave : on se fout complètement de la prochaine génération. Pendant que j’écris ces lignes, notre premier ministre vient d’annoncer une aide additionnelle de 500 millions de dollars pour l’Ukraine, ce qui amène notre aide totale à plus de 1 milliard de dollars. Je n’ai rien contre le fait d’appuyer l’Ukraine et sa crise humanitaire, mais imaginez si on avait juste dépensé une fraction de cette somme pour aider nos propres enfants. Vous pouvez être certain que la crise du Tylenol se serait résorbée très rapidement.

Aussi, au moment d’écrire ces lignes, Santé Canada vient de diffuser un communiqué laconique qui confirme qu’on vient de garantir un approvisionnement de l’étranger. Hélas, cet approvisionnement n’arrivera pas avant « plusieurs semaines ». Ce qui veut dire que des semaines pénibles sont à prévoir pour tous les parents, enfants, infirmiers, médecins, éducatrices en garderie, grands-parents et tous ceux et celles qui prennent soin de nos petits. Une crise aurait pu être évitée, mais pour une raison que tout le monde ignore, nos chers technocrates n’ont rien fait et lorsque le problème est arrivé, ils ont choisi de blâmer les parents.

Tout cela s’ajoute à la crise de la formule pour nourrisson qui a surtout frappé les États-Unis, mais qui a aussi touché le Canada, la guerre perpétuelle pour entrer dans les garderies subventionnées ou les CPE, la désuétude de nos écoles publiques, le sous-investissement dans nos installations sportives et nos bibliothèques et j’en passe. En tant que jeune parent, je suis abasourdi par le manque d’intérêt de notre société pour nos enfants. Après on se demande pourquoi notre taux de natalité au Québec ne cesse de chuter. J’espère sincèrement que la crise du Tylenol sera un réveil collectif pour nous tous.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.